
Yoann Sardet
Certes, il y a eu Sean Penn, lauréat de son troisième Oscar. Certes il y a eu le compositeur Ludwig Göransson, qui a reçu lui aussi sa troisième statuette (en sept ans !). Certes il y a eu le sixième trophée pour le génie des effets visuels Joe Letteri, qui a mis Pandora en images. Mais pour le reste, l’essentiel des talents récompensés durant la 98ème cérémonie des Oscars étaient des « first-timers », symbole du renouvellement du paysage hollywoodien.
Cassandra Kulukundis (et le casting)
C’était par définition la Première la plus évidente : l’intronisation de la catégorie du Meilleur casting, saluant le travail de l’ombre mais ô combien essentiel mené par les directeurs -en réalité souvent des directrices- de casting pour composer un ensemble choral talentueux devant la caméra et repérer les visages de demain. A l’image de Chase Infinity, révélation de Une bataille après l’autre, recommandée par Cassandra Kulukundis à Paul Thomas Anderson pour camper la fille de Leonardo DiCaprio à l’écran. A l’oeuvre sur tous les films de « PTA » depuis Magnolia (1999), l’Américaine entre donc dans l’histoire de l’Académie comme la première lauréate dans cette catégorie. Rendez-vous l’an prochain pour une autre nouvelle section, honorant les coordinateurs, cascadeurs et doublures.
Michael B. Jordan
En recevant l’Oscar du Meilleur acteur des mains d’Adrien Brody, Michael B. Jordan a convoqué celle et ceux qui l’ont précédé dans l’histoire des Oscars : Sidney Poitier, Denzel Washington, Jamie Foxx, Forest Whitaker et Will Smith, ainsi que Halle Berry. « Être parmi ces géants, ces légendes, parmi mes ancêtres, parmi mes mentors… Merci à vous tous, ici présents et chez vous, pour votre soutien tout au long de ma carrière. Je le ressens. Je sais que vous souhaitez ma réussite, et je veux y parvenir car vous avez cru en moi. Alors merci de continuer à croire en moi. » S’il est le sixième comédien afro-américain à recevoir le trophée, son double-rôle dans Sinners marquait sa première nomination. Et sa première victoire donc.
Jessie Buckley (et l’Irlande)
Hamnet offre à Jessie Buckley son premier Oscar, mais aussi la première statuette à l’Irlande dans la catégorie de la Meilleure actrice. Très émue malgré son statut de grande favorite, cette comédienne discrète, authentique et puissante a rappelé que les hasards du calendrier avaient fait coïncider la cérémonie avec la Fête des Mères au Royaume-Uni. L’occasion pour elle de remercier sa réalisatrice Chloé Zhao : « Apprendre à connaître cette femme exceptionnelle et comprendre la puissance de l’amour maternel est la plus grande rencontre de ma vie. (...) Je voudrais dédier cet hommage au magnifique chaos du cœur d’une mère. Nous descendons toutes d’une lignée de femmes qui, contre vents et marées, continuent de créer. »
Amy Madigan
Elle a attendu quarante ans pour retrouver les lumières de la cérémonie des Oscars. La deuxième fois a été la bonne pour Amy Madigan, enfin sacrée par une statuette dorée pour son rôle aussi marquant que flippant dans Évanouis. Celle qui, un peu mise de côté par Hollywood, songeait à mettre un terme à sa carrière au moment où le réalisateur Zach Cregger est venu la chercher pour le rôle de Tante Gladys, avait connu les honneurs d’une nomination en 1986 pour Soleil d'automne, sans succès à l’époque. Elle triomphe enfin, à 75 ans, sous les yeux émus de son compagnon de toujours Ed Harris. C’est la deuxième lauréate la plus âgée de l’histoire, après Jessica Tandy, primée à 80 ans pour Miss Daisy et son chauffeur. Comme quoi, il n’est jamais trop tard !
Paul Thomas Anderson
C’est le grand gagnant de la soirée. Et il a rattrapé en une seule édition l’injustice et le sort qui semblaient s’acharner sur lui, film après film. Jamais primé par l’Académie depuis Boogie Nights malgré onze nominations, Paul Thomas Anderson a raflé trois Oscars ce dimanche sur la scène du Dolby Theatre. Et non des moindres : Meilleur film, Meilleure réalisation et Meilleur scénario adapté pour Une bataille après l’autre. Son premier Oscar est donc en réalité un triplé, qui lui permet de rentrer d’office dans un club très fermé où il côtoie Billy Wilder, Francis Ford Coppola, James Cameron, Peter Jackson, les frères Coen, Alejandro González Iñárritu, Bong Joon-Ho, Sean Baker et Walt Disney. Pour une première, « PTA » a fait fort !
Ryan Coogler
Cette 98ème cérémonie se jouait entre Une bataille après l’autre et Sinners. Et donc entre Paul Thomas Anderson et Ryan Coogler. Comme « PTA », le cinéaste a reçu sa toute première statuette dorée ce dimanche, saluant le scénario original de son film qui croise gangsters, musique noire américaine et vampires. Avec l’humilité qui le caractérise, Ryan Coogler a demandé à toute son équipe de se lever, afin de pouvoir les saluer et les remercier depuis la scène. S’il passe à côté de l’Oscar de la Meilleure réalisation (qui n’a jamais été décernée à un.e cinéaste afro-américain.e en 98 ans !), ce premier trophée atteste de son poids à Hollywood. Et qu’il le reçoive le même soir que son acteur-fétiche et ami Michael B. Jordan, qui l’accompagne depuis Fruitvale Station, c’est tout un symbole.
Autumn Durald Arkapaw
L’Oscar de la Meilleure photographie décerné à Autumn Durald Arkapaw pour Sinners est historique. Pour elle, évidemment, qui reçoit la toute première récompense majeure de sa carrière pour ce film tourné en IMAX (c’est la première femme à réaliser cela). Mais plus largement pour toutes les femmes chargées de la lumière et des caméras sur les plateaux hollywoodiens, qui n’avaient jamais pu toucher ce prix en 98 ans de cérémonie. Oui, il a fallu près d’un siècle pour que le nom d’une artiste soit accolé à « Best Achievement in Cinematography ». C’est ahurissant, quand on y pense. Et surtout scandaleux alors que la première nomination pour une directrice de la photographie remonte à… 2018, soit neuf décennies après la création de la catégorie ! Quand Autumn Durald Arkapaw a fait lever toutes les femmes de l’assistance pour célébrer ensemble ce moment majeur, c’était un moment très fort.
Andy Jurgensen
Monteur de clips pour Radiohead et Haim, Andy Jurgensen croise la route de Paul Thomas Anderson sur Inherent Vice (2014) où il officie en tant qu’assistant-monteur. Il le retrouve sur Phantom Thread (2017) et Licorice Pizza (2021), avant de se voir confier l’orchestration des images de Une bataille après l'autre. La poursuite hallucinante et hallucinée en plein désert, la quête de Leonardo DiCaprio pour mettre la main sur un chargeur de batterie ou l’hilarant dialogue de sourds au téléphone pour tenter de retrouver un code vieux de plusieurs années sont à mettre au crédit du jeune homme, dont le sens du rythme et du montage ont été loués. Avec à la clé ce tout premier Oscar. Il y a fort à parier que d’autres suivront.
Tamara Deverell
Si son collègue Shane Vieau avait déjà eu la joie de recevoir un Oscar en 2018 pour les décors de La Forme de l'eau, la statuette décernée aux décors, plateaux et accessoires de Frankenstein est une première pour Tamara Deverell. Le cinéaste mexicain avait repéré son talent pour bâtir des décors aussi somptueux que chargés en caractère sur la série The Strain (2014-2017), le visuellement sublime Nightmare Alley (2021) et son anthologie Le Cabinet de curiosités de Guillermo del Toro (2022). Une patte idéale pour donner vie à l’univers gothique imaginé par Mary Shelley, qui a tapé dans l'œil des votant.es et offert à Tamara Deverell une consécration mondiale en compagnie de Shane Vieau.
Kate Hawley
Comme Tamara Deverell, Kate Hawley est une fidèle du cinéma de Guillermo del Toro, qu’elle a accompagné sur les costumes de Pacific Rim (2013), Crimson Peak (2015) et Frankenstein. Celle qui a également imaginé des costumes pour la Terre du Milieu de la trilogie Le Hobbit (2012-2014) et de la série Le Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de Pouvoir (2023-), les looks de Harley Quinn et de la Suicide Squad (2016) et la garde-robe rétro-futuriste de Mortal Engines (2018) risque d’être très demandée après ce premier Oscar.
Gwendolyn Yates Whittle & Juan Peralta
Qu’on ait aimé la proposition de F1® Le Film ou regretté que le long métrage de Joseph Kosinski lorgne un peu trop vers la publicité géante pour les circuits de Formule 1, on ne peut qu’être d’accord sur l’immersion incroyable proposée par le film. On est littéralement avec Brad Pitt et Damson Idris derrière le volant, sur le bitume et dans les stands. Et les effets sonores participent énormément à l’expérience. Parmi les cinq lauréats de la statuette du Meilleur son, on retrouve deux néo-oscarisés : Gwendolyn Yates Whittle qui a pourtant une filmographie longue comme le bras qui remonte à Willow (1988), et Juan Peralta, mixeur chevronné depuis la fin des années 90 qui travaille en ce moment même sur le mixage de Avengers Doomsday (2026).
Mike Hill, Jordan Samuel et Cliona Furey
Aussi fou que cela puisse paraître, La Forme de l’eau, dont la créature amphibie campée par Doug Jones était une immense réussite technique et artistique, n’a pas été nommée à l’époque pour les Meilleurs maquillages. C’est ainsi que Mike Hill et Jordan Samuel ont connu leur toute première nomination aux Oscars cette année avec Frankenstein, accueillant Cliona Furey, elle aussi primo-nommée au sein de leur équipe qui a été chargée de donner vie à la Créature de Mary Shelley revisitée par Guillermo del Toro. C’est d’ailleurs Cliona Furey qui a conseillé au cinéaste de proposer le rôle à Jacob Elordi, qu’elle avait coiffé en Elvis sur Priscilla (2023). Au-delà de l'Oscar des Maquillages/Coiffures, elle aurait pu prétendre à celui du meilleur casting !
Maggie Kang, Chris Appelhans et Michelle Wong
Derrière ce trio se cache LE carton-surprise de 2025 : la claque animée et musicale KPop Demon Hunters qui affole les classements de Netflix depuis l’automne 2025, avec plus de 325 millions de vues sur la plateforme. Soir le film le plus regardé de l’histoire du géant du streaming. Jamais mise en lumière par Hollywood jusque-là, l’équipe formée par les réalisateurs Maggie Kang et Chris Appelhans et la productrice Michelle Wong peut enfin « briller » grâce à ce premier Oscar… avec la pression désormais de sortir au plus vite la suite des aventures des HUNTR/X, alias Rumi, Mira et Zoey, Kpopstars de jour et chasseuses de démons la nuit venue. Il faudra être un peu patient.es, car on parle d’une sortie au mieux en 2029. Oui, c’est loin ! Ça nous laissera le temps de (ré)écouter la bande originale.
La Kpop
Je ne vous apprends rien en disant que KPop Demon Hunters repose entièrement sur des morceaux (entêtants) issus de la Kpop. Dont l’incontournable hit Golden / Briller, salué par l’Oscar de la Meilleure chanson. C’est la toute première fois que ce style musical venu de Corée du Sud, et popularisé par des formations comme BTS ou BLACKPINK, reçoit une statuette dorée de la part des votant.es de l’Académie. Ou plutôt devrais-je dire une « Golden Statuette », décernée à EJAE, Joong Gyu-kwak, Nam Hee-dong, 24, Mark Sonnenblick, Lee Yu-han et Teddy Park, et qui symbolise la toute-puissance de l’Hallyu, la vague culturelle venue de la péninsule qui a infusé dans tous les champs du divertissement avec des oeuvres comme Parasite (2019) ou Squid Game (2021-2025). La Kpop aux Oscars, c’est donc une première... mais sans doute pas une dernière !
La Norvège
La Norvège et les Oscars, c’était une histoire très brève, uniquement marquée par la statuette du Meilleur documentaire décernée à L'Expédition du Kon-Tiki de Thor Heyerdahl en 1952. Soixante-quatorze ans plus tard, Joachim Trier offre à son pays le premier Oscar du film international de son histoire avec Valeur Sentimentale. Auréolé de neuf nominations, dont celles du Meilleur film, de la Meilleure réalisation et de la Meilleure actrice, le long métrage emmené par Renate Reinsve, Stellan Skarsgård, Inga Ibsdotter Lilleaa et Elle Fanning a fait briller le cinéma scandinave sur la scène du Dolby Theatre, après un Grand Prix à Cannes et le Prix du Meilleur film aux European Film Awards. Joachim Trier va t-il désormais céder aux sirènes hollywoodiennes ? Ses prochains projets vont être intéressants à suivre.

















































