Subversif, provocateur et sensuel, le cinéma de Luca Guadagnino occupe aujourd’hui une place singulière dans le paysage cinématographique — en partie grâce à la multitude de vedettes avec lesquelles il travaille, et parce qu’il situe son œuvre à mi-chemin entre les films dits arthouse et un cinéma destiné au grand public.
Cinéaste très prolifique, connu pour le nombre de projets qu’il entame -sans qu’ils parviennent toujours au stade de la réalisation, d’ailleurs-, Guadagnino a considérablement accéléré son rythme de travail ces dernières années. Alors que l’on attend la sortie de son onzième long métrage, Artificial, biopic consacré au créateur d’OpenAI, son tout dernier film, After the Hunt (2025), accueilli de manière divisée à la Mostra de Venise, vient d’arriver sur Prime Video.
Pour JustWatch, je profite de cette occasion pour vous plonger dans l’œuvre de cet enfant terrible du cinéma contemporain et je vous invite à découvrir ses films moins connus, mais tout aussi réussis, que Challengers (2024) ou Call Me by Your Name (2017).
The Protagonists (1999)
Le premier long-métrage du cinéaste est un véritable ovni qui brouille les frontières entre documentaire et fiction. Tourné alors qu’il n’avait que 24 ans, The Protagonists (1999) prend pour point de départ un fait divers : le meurtre de Mohamed el-Sayed, un chef égyptien tué par deux jeunes hommes de 19 ans à Londres. Le film suit une équipe -certes fictive- qui souhaite tourner un documentaire autour du crime.
En mêlant scènes de reconstitution et entretiens avec de véritables témoins, le cinéaste signe un début audacieux, qui porte néanmoins toutes les faiblesses d’un premier long désireux d’être sensationnel à tout prix, au risque d’opter pour des choix stylistiques parfois incongrus. Le film marque également sa première collaboration avec Tilda Swinton, dont la performance contribue largement à l’attrait que suscite cette curiosité. À conseiller surtout aux amateurs de récits « méta », type The Act of Killing (2012) ou C’est arrivé près de chez vous (1992), The Protagonists ne vous décevra pas !
Melissa P. (2005)
Adapté du roman autobiographique de Melissa Panarello, Cent coups de brosse avant d’aller dormir, la deuxième entrée dans la filmographie du cinéaste ne fait pas partie de ses œuvres les plus réussies, en grande partie à cause des difficultés rencontrées par Guadagnino avec Sony. Le cinéaste lui-même admet qu’en raison de leurs interventions, Melissa P. (2005) appartient moins à lui qu’au studio. Le film se concentre sur une adolescente de 15 ans vivant avec sa mère et sa grand-mère. Portant sur la vie amoureuse et l’éveil sexuel de la jeune femme, Luca Guadagnino propose un récit sur la quête d’identité, abordée à travers le prisme de l’érotisme.
À l’époque de sa sortie, le sujet tabou du film avait suscité un certain retentissement. Mais aujourd’hui, il est clair qu’il n’a pas résisté à l’épreuve du temps -surtout si l’on considère que le cinéaste a réalisé un film beaucoup plus complexe et réussi sur l’adolescence avec Call Me By Your Name. Il faut cependant noter que le film résonne avec certains films d’auteur du cinéma français, l’adolescence étant également un sujet privilégié dans ce contexte. Ainsi, si vous appréciez les premiers films de Catherine Breillat ou de Céline Sciamma, ou ceux de Sofia Coppola outre-Atlantique, vous pourrez tout de même trouver dans Melissa P. des thèmes et des personnages intrigants.
Amore (2009)
Amore (2009) est, selon moi, le premier film du cinéaste véritablement marqué par un style distinctif. Celui qui nous fait dire : « voilà un auteur ». Si vous souhaitez plonger dans l’œuvre de Luca Guadagnino, Amore est donc un point de départ idéal. Retrouvant le cinéaste dix ans après The Protagonists, Tilda Swinton incarne Emma, une femme d’origine russe mariée à l’héritier des Recchi, une riche famille milanaise. Elle entame une relation avec Antonio, le jeune cuisinier de la famille, également ami de son fils, Eduardo Jr -une liaison qui ne sera pas sans conséquence, ni pour elle ni pour sa famille.
Le cadre visuel somptueux et très stylisé de Guadagnino confère à chaque objet, à chaque costume, une valeur symbolique : textures, couleurs, lignes et courbes deviennent autant de signes évocateurs, chargés d’émotions et de sensations. Film baroque par excellence, comparable aussi bien à des films récents comme The Great Beauty (2013) de Paolo Sorrentino qu’à des chefs-d'œuvre anciens tels que Le Guépard (1963) de Luchino Visconti, Amore démontre avec justesse la subtilité et l’attention avec lesquelles le cinéaste construit ses œuvres. Pour Tilda Swinton, actrice caméléon qui assume volontiers des rôles inhabituels, rares sont les films où elle est associée au désir féminin, ce qui confère à Amore une place singulière dans son parcours.
A Bigger Splash (2015)
Même si Amore se distinguait par une abondance et une liberté visuelles, la tonalité du récit, très proche du mélodrame, pesait sans doute sur le film. A Bigger Splash (2015), aussi splendide que ce précédent film du cinéaste, insuffle une bonne dose de légèreté et de sensualité que l’on retrouvera plus tard dans Challengers (2024). Il s’agit d’un remake de La Piscine (1969) de Jacques Deray, mais Luca Guadagnino va bien au-delà : avec un casting remarquable composé de Tilda Swinton, Ralph Fiennes, Dakota Johnson et Matthias Schoenaerts, A Bigger Splash orchestre des jeux de pouvoir et de désir sous le soleil brûlant d’une île sicilienne.
Swinton incarne une rockeuse qui, après une opération des cordes vocales, part en vacances de convalescence avec son compagnon Paul. Leur séjour est perturbé par l’arrivée de Harry, ex-compagnon et producteur de Marianne, ainsi que de sa fille Penelope. Alors que Tilda Swinton captive le spectateur par ses silences et son allure mystérieuse, Ralph Fiennes, habituellement associé à des personnages stoïques et impénétrables, livre ici une performance exceptionnelle, débordante d’énergie et d’élan. Rythmé également par la musique vivifiante du rock des années 70 et 80, A Bigger Splash est un film essentiel dans l’univers de Guadagnino. Pour les fans de films comme Le Talentueux M. Ripley (1999), Swimming Pool (2003) ou Beauté volée (1996), c’est vraiment un film à ne pas manquer !
Call Me By Your Name (2017)
Pour beaucoup de spectateur·rice·s, Call Me By Your Name (2017) demeure l’un des films les plus marquants de la dernière décennie et a indéniablement contribué à la reconnaissance hollywoodienne de Luca Guadagnino. Adapté du roman d’André Aciman, le film baigne dans l’atmosphère des années 80, portée par les paysages italiens, où l’on voit Elio, adolescent de 17 ans, tomber amoureux d’Oliver, étudiant américain et assistant de son père, de sept ans son aîné.
Certes, il s’agit d’un récit « d’éducation sentimentale », mais le cinéaste parvient à capturer l’universalité et la simplicité du désir et de l’affection – des sentiments qui transcendent le cadre narratif et résonnent de manière très intime auprès du public. Porté par des performances à la fois captivantes et tout en retenue, notamment celle de Timothée Chalamet, et sublimé par les morceaux sentimentaux de Sufjan Stevens, Call Me By Your Name est un véritable festin de lyrisme cinématographique. Si vous avez déjà vu le film et recherchez des récits au style ou à la tonalité similaire, Week-end (2011) d’Andrew Haigh ou Enzo (2025) signé par Laurent Cantet et Robin Campillo, devraient certainement vous plaire.
Suspiria (2018)
Le maître du giallo Dario Argento avait signé avec Suspiria (1977) un opus tellement canonique que l’annonce d’un remake par Luca Guadagnino a immédiatement suscité de nombreux doutes. Mais, comme pour A Bigger Splash – et peut-être avec une approche encore plus radicale et inventive – le cinéaste a su impressionner, et sans aucun doute effrayer, le public avec son Suspiria (2018). Certes, Guadagnino reprend la même trame – des assassinats épouvantables visant de jeunes femmes, derrière lesquels se dissimule un secret bien plus sinistre – mais le traitement stylistique et atmosphérique s’en éloigne profondément.
Le réalisateur ancre son film dans une exploration du langage corporel de la danse, un élément presque accessoire chez Argento. Là où ce dernier inscrivait son œuvre dans un espace-temps quasi abstrait, traversé par un effroi stylisé, Guadagnino charge son récit d’un ancrage politique fort, notamment par les références au groupe Baader-Meinhof qui imprègnent le film d’un véritable zeitgeist. Dakota Johnson, dont le rôle dans A Bigger Splash était moins marquant que ceux de ses partenaires de jeu, trouve ici une matière bien plus riche, entourée d’interprètes impressionnistes comme Tilda Swinton, Mia Goth ou Chloë Grace Moretz. Pour les amateurs de films d’horreur nourris de cinéma d’auteur, tels que Midsommar (2019) ou Climax (2018), Suspiria version Guadagnino est assurément un indispensable.
Bones and All (2022)
Même si son univers emprunte certains éléments au cinéma d’horreur, Bones and All (2022) est avant tout un film d’amour destructif et de jeunesse, dont la tonalité se situe quelque part entre La Balade sauvage (1973) de Terrence Malick et Morse (2008) de Tomas Alfredson. Adaptant le roman éponyme de Camille DeAngelis, le cinéaste retrouve Timothée Chalamet tout en révélant au public du cinéma d’art et d’essai la talentueuse Taylor Russell.
Il faut toutefois préciser que le récit met en scène deux jeunes adultes ayant des tendances cannibales : Bones and All n’est donc pas le film le plus accessible de Luca Guadagnino, se révélant même plus horrifique que Suspiria. Il est donc fortement déconseillé aux spectateur·rice·s sensibles aux images gores. Mais, comme dans le roman, le cannibalisme doit être compris ici comme une allégorie de l’altérité, de la marginalité et de la quête d’appartenance. Lu sous cette lumière, Bones and All apparaît comme un road movie mélancolique, parfois tragique, qui parvient aussi à capter la beauté des paysages américains. Le film marque par ailleurs la première collaboration de Guadagnino avec Trent Reznor et Atticus Ross, dont la composition renforce l’atmosphère du récit.
Challengers (2024)
Si Call Me By Your Name était le film le plus marquant du cinéaste dans les années 2010, Challengers (2024) sera sans aucun doute son film le plus estimé, autant par les critiques que par le public, dans sa filmographie post-2020. Certains ont tendance à résumer le scénario de Justin Kuritzkes à un simple triangle amoureux, mais les jeux de pouvoir, la jalousie, l’ambition et le désir qui traversent le film sont bien plus complexes, et finement explorés par la caméra dynamique et électrisante du réalisateur.
Dans un récit qui s’étend sur treize ans, Zendaya incarne l’ex-prodige du tennis Tashi, tandis que Josh O’Connor et Mike Faist interprètent respectivement Patrick et Art, engagés dans une compétition fervente aussi bien sur le plan professionnel qu’amoureux. Les choix de casting de Guadagnino déçoivent très rarement, mais avec Challengers, la chimie entre ses comédiens atteint un sommet encore plus élevé. La fluidité et l'énergie de ses mouvements de caméra épousent parfaitement le dynamisme du montage -une cohésion que très peu de films sur le sport parviennent à atteindre. La bande originale composée là encore par Trent Reznor & Atticus Ross est presque addictive et constitue un élément essentiel à bien des égards. Du point de vue stylistique et tonal, Challengers est le plus proche de A Bigger Splash – donc si vous voulez organiser une soirée de double visionnage, ces deux films seront parfaits.
Queer (2024)
Queer (2024), adaptation cinématographique du roman de William S. Burroughs, repose sur une esthétique qui relève d’un goût acquis. Même s’il n’est pas aussi clivant que After the Hunt (2025), par exemple, et même si je l’aime beaucoup personnellement, ce n’est pas un film que je conseillerais à tout le monde ! Le script, signé une nouvelle fois par Justin Kuritzkes, se concentre sur Lee -à l’origine l’alter ego de Burroughs, écrivain américain vivant au Nouveau-Mexique- qui est épris du jeune ex-marin Eugene Allerton et part avec lui en Amérique du Sud à la recherche d’une plante mystérieuse appelée yagé.
Entièrement tourné en studio, Queer se distingue par une plasticité beaucoup plus prononcée, presque artificielle, rappelant les films de Rainer Werner Fassbinder – en particulier Querelle (1982). Narrativement, le film avance presque en roue libre : si vous vous attendez à suivre un récit dense et maîtrisé comme celui de Challengers, vous pourriez être déçu. Cependant, la performance de Daniel Craig -qui défie tous les rôles typiques auxquels on l’associe en entrant dans la peau de Lee- est vraiment à ne pas manquer. Drew Starkey, qui lui donne la réplique, se distingue également par son jeu sobre et distancié.
After the Hunt (2025)
Projeté dans la section Hors Compétition du Festival International du Film de Venise, où il a rencontré un accueil visiblement polarisant, le dernier film du cinéaste est arrivé de manière assez discrète sur Prime Video. Guadagnino a toujours été un artiste qui n’avait pas peur de provoquer son public, mais dans After the Hunt (2025), sa provocation s’inscrit moins dans l’image que dans le discours -plus particulièrement en lien avec le contexte de #MeToo, notamment dans le milieu universitaire, mais pas uniquement.
Au centre du film se trouve Alma (Julia Roberts), professeure de philosophie à Yale, dont Maggie (Ayo Edebiri), l’une de ses doctorantes, accuse Hank (Andrew Garfield) -son collègue de longue date et ex-amant- d’agression sexuelle. Or, Guadagnino les dépeint tous comme des personnages à la moralité grise, agissant souvent de manière égocentrique, ce qui rend difficile pour le spectateur d’éprouver de la sympathie pour eux. À cet égard, le film promet une expérience assez perturbante : il ne s’agit certainement pas d’un feel-good movie. Tár (2022) de Todd Field, dont le traitement du personnage principal n’est pas sans rappeler celui d’After the Hunt, peut servir de point de comparaison. De même, si vous appréciez les drames psychologiques traversés par une touche d’humour noir, à la Woody Allen ou Ingmar Bergman, vous pouvez apprécier celui-ci. Un avertissement est néanmoins à adresser aux personnes ayant vécu des traumatismes liés à l’agression sexuelle.
Artificial (prochainement)
Le onzième long métrage de Luca Guadagnino a été annoncé en juin 2025 et son tournage a commencé le mois suivant. À ce jour, ce que nous savons, c’est qu’il s’agira d’un film biographique consacré au PDG d’OpenAI. Selon les informations disponibles, Andrew Garfield incarnera Sam Altman, entouré d’un casting bien trempé composé de Monica Barbaro, Yura Borisov, Cooper Koch, Cooper Hoffman, Ike Barinholtz et Jason Schwartzman. Pour l’instant, aucune date de sortie n’a été annoncée, mais vu la rapidité avec laquelle le cinéaste travaille ces dernières années, on peut probablement espérer une sortie en 2026. Peut-être pour une nouvelle sélection à Venise… voire à Cannes ?















































































































