En quelques années, Jacob Elordi a pris un virage que tous les acteurs nés dans des fictions adolescentes ne sont pas parvenus à négocier. Révélé par une romance Netflix calibrée pour le binge-watching, il s’est progressivement détaché de cette image lisse pour explorer des rôles plus ambigus, voire dérangeants. Jusqu’à incarner une figure mondialement connue de la littérature et du cinéma : la créature de Frankenstein.
Sans avoir encore 30 ans, le comédien australien fait preuve d’une maturité artistique et d’une capacité à se réinventer avec, à son actif, une filmographie cohérente autour de personnages complexes et ambivalents qui culmine aujourd’hui avec Hurlevent (2026) de Emerald Fennell aux côtés de Margot Robbie. Pour JustWatch, je vous propose mon classement de ses meilleurs rôles, du moins notable au meilleur.
The Kissing Booth (2018-2021)
C’est le point de départ, la première expérience, le mythe fondateur qui lui a valu de se faire connaître auprès de sa génération : la trilogie The Kissing Booth (2018-2021) ! Le pitch est classique pour cette bluette adolescente : une fille grandit auprès de son meilleur ami et tombe amoureuse du grand frère, joué par Jacob Elordi.
Sur le plan artistique, le rôle est un peu limité, le comédien se contentant souvent de brandir son sourire charmeur avec fossettes intégrées et exposer à différentes occasions son long corps musclé (mais non, il n’est pas qu’un corps, insiste le scénario !). Cependant ce personnage de Noah Flynn, bad boy romantique, a permis à Jacob Elordi d’acquérir une visibilité mondiale et quelques codes de la célébrité. Conscient de sa carrière, et la prenant totalement en main, il a pu ensuite se détacher progressivement de ce genre de personnage. Si The Kissing Booth n’est pas son meilleur rôle, il n’en reste pas moins décisif.
Oh, Canada (2024)
Dans Oh, Canada (2024), Jacob Elordi s’inscrit dans un registre totalement différent de ses incarnations précédentes, en prêtant ses traits à Leonard Fife jeune dans les flashbacks d’un drame introspectif réalisé par Paul Schrader, adapté du roman Foregone de Russell Banks. Le film raconte l’histoire de Leonard « Leo » Fife, un documentariste de renommée qui, malade d’un cancer en phase terminale, accepte de livrer une ultime interview filmée pour faire la lumière sur sa vie, sa carrière et les mythes qui entourent son engagement politique et personnel.
À travers un montage fragmenté mêlant présent et souvenirs, Fife — incarné à l’écran par Richard Gere dans le présent et par Elordi dans ses années de jeunesse — se remémore sa fuite vers le Canada pour éviter la conscription pendant la guerre du Vietnam, la construction de sa réputation de cinéaste engagé, et les relations humaines qu’il a abandonnées, trahies ou embellies au fil des décennies. Dans ce contexte, Elordi incarne un héros idéaliste et contradictoire, pris entre ses convictions politiques et les conséquences personnelles de ses choix. Une expérience pour le jeune comédien, qui démontre sa maturité.
Euphoria (2019-)
La sulfureuse série Euphoria (2019-), qui suit Rue Bennett (Zendaya), ado toxicomane en rémission scolarisée dans un lycée où sexe, drogue et violence structurent les rapports humains, a donné à voir une image totalement différente de Jacob Elordi. Avec Nate Jacobs, le comédien compose l’un des personnages les plus dérangeants de la télévision contemporaine. Nate est violent, manipulateur, narcissique, profondément réprimé et hanté par une masculinité toxique héritée de son père.
Pas un personnage aimable, donc. D’autant que son physique imposant devient un outil narratif renforçant le sentiment de menace permanente sur les autres personnages. Avec cette série, dont la saison 3 devrait arriver sur HBO Max en avril 2026, Jacob Elordi montre aux critiques et au public qu’il est capable de livrer - aussi - des performances glaçantes, et incarner la violence avec une certaine retenue, suggérant le chaos intérieur constant.
Saltburn (2023)
Dans Saltburn (2023), Jacob Elordi est Felix Catton, figure aristocratique solaire autour de laquelle gravite tout le film. Plus qu’un personnage, Felix est une projection : celle du privilège absolu et du fantasme social entre beauté insouciante que l’on désire autant qu’on envie. Avec une apparente désinvolture et un jeu minimaliste, Jacob Elordi porte les chemises en lin de ce personnage avec une grande efficacité.
Son antagoniste n’en devient que plus inquiétant puisque le centre de gravité du film devient finalement Oliver Quick (Barry Keoghan), étudiant irrémédiablement attiré par la lumière, qui désire, absorbe et finit par vouloir posséder. Dans ce récit de l’obsession, le vrai héros se révèle être non pas celui qui brille mais celui qui regarde brûler. Conscient de ce qu’il dégage, Jacob Elordi a l’intelligence de ne pas jouer la profondeur mais le mirage social. Il joue avec son physique avantageux, en pleine conscience de son pouvoir d’attraction.
Priscilla (2023)
Deux ans avant Frankenstein, Jacob Elordi se frottait déjà à une autre bête, de scène cette fois, puisqu’il était Elvis dans le biopic consacré par Sofia Coppola à sa femme, Priscilla (2023). Loin de toute tentation hagiographique, le film adopte le point de vue intime et subjectif de Priscilla Presley, reléguant la star au second plan pour mieux en révéler les failles. Dans ce cadre délicat, Elordi relève un défi de taille : incarner l’une des figures les plus mythifiées de la culture populaire sans jamais chercher à l’imiter.
Son Elvis n’est ni flamboyant ni spectaculaire mais feutré, parfois immature, souvent inquiétant dans son besoin de contrôle. Elordi joue la retenue dans son interprétation, faite de silences et de regards, et parvient à déconstruire le mythe pour faire émerger un homme prisonnier de son statut, incapable de vivre une relation d’égal à égal. Ce film marque une étape vers un cinéma d’auteur plus exigeant et introspectif dans les choix de l’acteur australien : la complexité psychologique avant la séduction !
Frankenstein (2025)
Est-ce l’ampleur du personnage, la réalisation virtuose du maître de l’horreur Guillermo de Toro ou bien l’addition des deux ? Le dernier rôle en date de Jacob Elordi, dans Frankenstein (2025), lui offre un registre encore jamais exploré. Ses 1m96 se glissent à merveille dans la peau cicatricielle et recousue de la créature, qui suscite tantôt l’effroi, tantôt la compassion, voire l’amour. Le cinéaste mexicain, fasciné par les figures marginales et les monstres tragiques, dirige impeccablement Elordi dans ce rôle mythique chargé d’un héritage cinématographique écrasant.
Sorte de graal pour les acteurs américains, la transformation est une épreuve réussie haut la main pour Jacob Elordi qui fait une pierre deux coups en montrant à la profession sa capacité à se réinventer radicalement de rôle en rôle, tout en offrant au public de redéfinir définitivement la perception qu’il a de lui. On n’est pas si éloigné d’un virage à la Robert Pattinson qui, après avoir émoustillé les ados dans Harry Potter et la Coupe de feu (2005) et Twilight (2008-2012) s’est tourné vers des films indépendants (Cosmopolis, Maps to the Stars, The Lost City of Z, The Lighthouse).
Je me frotte déjà les mains des prochaines productions de Jacob Elordi : Hurlevent (2026) bien sûr, mais aussi la saison 3 d’Euphoria (2019-), le prochain film de Ridley Scott The Dog Stars (2026) et Outer Dark (pas de date).

















































































































