Les livres n’ont pas le monopole de l’adaptation ! Avant de devenir des succès sur les plateformes de streaming, ces séries ont commencé par des voix, des silences, des relances. Homecoming (2018-2020), Dirty John (2018-2020), Archive 81 (2022) et bien d’autres ont en commun d’avoir été du son avant d’être associées à l’image.
Les récits audio intéressent l’industrie du streaming car ils portent en eux les ingrédients d’une série réussie : des intrigues déjà structurées, des personnages forts et une expérience peut-être plus immersive que pour des séries originales ou adaptées de livres. Un podcast qui a réussi à capter l’attention de son public part avec des points bonus pour intéresser les amateurs de séries ! Pour JustWatch, je vous fais une liste des adaptations les plus emblématiques.
Homecoming (2018-2020)
Avant d’être une série portée par Julia Roberts, Homecoming (2018-2020) était un podcast audio de fiction, conçu comme une expérience d’écoute immersive. L’histoire d’une assistante sociale travaillant dans un centre de réinsertion pour soldats traumatisés s’y déployait à travers des appels téléphoniques, des séances enregistrées, des fragments de conversations et des comptes rendus administratifs. Peu à peu, derrière ce dispositif se dessinait une intrigue plus inquiétante, faite de manipulation institutionnelle et de non-dits. Le podcast plaçait l’auditeur dans une position active, obligé de recomposer le puzzle narratif à partir de bribes sonores.
C’est précisément ce hors-champ sonore que la série a dû traduire à l’image. Et elle le fait en assumant une mise en scène très écrite : cadres géométriques, formats d’image contraints, couleurs froides presque cliniques. Là où l’audio suggérait, l’image cadre, enferme, organise. Homecoming ne trahit pas son origine sonore, elle la prolonge autrement, en transformant le doute auditif en malaise visuel. Comme si la série cherchait moins à révéler qu’à faire ressentir, rappelant que cette histoire est née d’un dispositif où l’on écoute avant de comprendre, et où la vérité se cache toujours dans ce qui n’est pas dit.
Dirty John (2018-2020)
« Based on the Los Angeles Times series of articles and podcast by Christopher Goffard ». Le générique de Dirty John (2018-2020) ne peut pas être plus clair ! La série d’anthologie repose sur des documents journalistiques américains, en partie sonores. Des affaires criminelles bien réelles qui ont défrayé la chronique.
La première saison, « The John Meehan Story » raconte la vie de Debra Newell, femme divorcée aisée, et John Meehan, homme charismatique rencontré via une application de dating, qui vivent une belle histoire jusqu’à ce que le conte se fissure à coups de mensonges et de manipulations, jusqu’à la menace physique. À travers les témoignages audio de la vraie Debra et de ses proches, le podcast reconstituait a posteriori le piège de John. La série, elle, choisit de nous immerger dans la relation au présent, montrant comme la violence s’installe progressivement derrière des gestes en apparence anodins.
La saison 2, « The Betty Broderick Story », s’éloigne du podcast initial mais conserve son approche documentaire en explorant une autre affaire médiatisée : celle d’une femme abandonnée par son mari, avocat en pleine ascension, qui sombre dans une spirale de colère et de ressentiment jusqu’au drame. Plus ambivalente, cette saison interroge les frontières entre victime et bourreau. La série s’arrête après deux saisons, le concept ayant été pensé comme une anthologie d’histoires closes, chacune tirée de faits réels, sans volonté d’étirer artificiellement le dispositif.
Dr. Death (2021-)
Christopher Duntsch, ça vous dit quelque chose ? Qualifié à sa sortie de « podcast le plus terrifiant de l’année », Dr Death (2021-) racontait en six épisodes le cas de ce neurochirurgien américain malveillant ayant fait plus d’une trentaine de victimes (qu’il mutilait pendant les opérations), dont deux morts. À l’écoute, l’horreur ne vient pas de la mise en scène mais de la réalité brute des faits, racontés avec une précision clinique qui laisse peu de place à l’imagination et glace le sang.
Le podcast à succès, disponible en français sur Spotify, prenait la forme d’une enquête rigoureuse, mais ne se contentait pas d’aligner les preuves. Il donnait une voix aux patients, aux familles, aux médecins lanceurs d’alerte, faisant émerger une question centrale et vertigineuse : comment un tel homme a-t-il pu continuer à opérer si longtemps ? En passant à l’écran, la série conserve cette tension morale et ce souci de l’humain, rappelant que Dr. Death n’est pas seulement le portrait d’un individu monstrueux, mais celui d’un système qui a préféré fermer les yeux. Une histoire où la véritable terreur ne vient pas du sensationnel, mais de ce qui a été laissé faire.
The Dropout (2022)
Elizabeth Holmes existe vraiment mais son visage a, pour le grand public français, davantage les traits de la comédienne Amanda Seyfried. Pour cause : sa prestation dans The Dropout (2022) a été récompensée d’un Golden Globe. Cette série revient sur l’ascension fulgurante puis la chute tout aussi spectaculaire de la fondatrice de Theranos, start-up promettant de révolutionner les analyses sanguines à l’aide d’une technologie aussi séduisante qu’inexistante. Derrière le récit très médiatisé du scandale, la série s’attarde surtout sur la fabrication d’un mythe : celui d’une entrepreneuse visionnaire devenue icône avant même que ses inventions ne soient réellement éprouvées.
Avant d’être une fiction TV, The Dropout était un podcast d’enquête composé de deux saisons, la deuxième suivant le procès de la protagoniste. Porté par un travail journalistique minutieux, le podcast décortiquait les rouages du mensonge et de la mise en scène de soi, là où la série en révèle la dimension presque performative. Un podcast dont la qualité a été reconnue par la profession, avec même une nomination aux Emmy Awards dans la catégorie Meilleur reportage d’actualité.
Limetown (2019)
Limetown (2019) commence comme une enquête journalistique classique. Lia Haddock, journaliste radio, s’intéresse à la disparition inexpliquée de plus de 300 personnes dans une ville de recherche scientifique baptisée Limetown. Personne n’a jamais su ce qu’il s’y est réellement passé, et surtout, personne ne semble vouloir en parler. Le podcast, à l’origine du projet, adoptait la forme d’un faux reportage radiophonique : des interviews, des archives sonores et des témoignages fragmentés composaient un récit où la frontière entre fiction et documentaire se brouille volontairement. À l’écoute, on avait la sensation troublante d’entendre une histoire vraie jusqu’à ce que l’horreur dépasse le cadre du plausible.
En passant à l’écran, la série conserve cette structure d’enquête mais perd volontairement l’illusion du réel pour explorer une ambiance plus froide, presque clinique. Les images donnent un visage aux témoins, aux lieux et aux zones d’ombre, là où le podcast laissait l’imagination faire le travail. Limetown devient alors une réflexion sur la mémoire et le contrôle, mais aussi sur notre fascination pour les récits d’expériences scientifiques qui tournent mal. Une adaptation imparfaite mais fascinante, qui rappelle que certaines histoires gagnent à être entendues avant d’être vues et que le malaise naît souvent de ce que l’on ne peut pas totalement expliquer.
Archive 81 (2022)
Archive 81 (2022) commence par un geste presque anodin : la restauration de vieilles cassettes vidéo. Dan Turner, archiviste solitaire, est chargé de numériser les enregistrements réalisés par une étudiante en cinéma dans un immeuble new-yorkais aujourd’hui détruit par un incendie. Les vidéos révèlent des phénomènes inquiétants : portes qui claquent sans raison, ombres mouvantes, rituels occultes et indices d’une secte secrète dirigée par une mystérieuse femme appelée le « Compositeur ». Le podcast original construisait son suspense à travers ces fragments : les témoignages, les enregistrements partiels et les dialogues interrompus forçaient l’auditeur à combler les vides, accentuant le sentiment de mystère et d’inquiétude.
La série conserve cette logique d’archives retrouvées, mais la traduit à l’image en jouant sur les formats, grâce notamment à des ruptures temporelles mais aussi des séquences de found footage. Là où le podcast plongeait l’auditeur dans une écoute sage, la série matérialise l’horreur. Classé un temps parmi les plus gros succès de Netflix, Archive 81 joue avec de nombreuses références de films d’horreur - de The Ring (2003) à Sinister (2012) - tout en imposant sa propre esthétique avec des images granuleuses et une atmosphère oppressante. Dommage qu’elle ait été annulée après une saison.
The Ricky Gervais Show (2010-2012)
Difficile d’imaginer qu’avant d’être une série d’animation culte, The Ricky Gervais Show (2010-2012) était une série audio, et avant cela, un podcast. Ricky Gervais, Stephen Merchant et Karl Pilkington y menaient des conversations improvisées et forcément décalées sur la vie quotidienne et les absurdités du monde. On y parlait de tout : des rêves les plus fous de Karl, de ses théories absurdes sur la gravité ou le sens de la vie. Chaque épisode fonctionnait comme un microcosme d’humour : on ne savait jamais comment commencerait la conversation ni où elle finirait. Un chaos qui fascine les auditeurs.
Illustrer ce matériau sonore, sans le transformer, dans une série animée n’a pas dû être une mince affaire. Mais le résultat est à la hauteur : l’alchimie entre les trois hommes perdure à l’écran. Les rires étouffés et les digressions conservent leur force comique, tandis que l’animation offre un supplément de fantaisie. Au final, la série, originale dans sa genèse, est un véritable objet culturel hybride et inattendu.
Mythes et croyances (2017-2018)
Les producteurs de Walking Dead et X-Files : Aux frontières du réel ont trouvé un vrai terrain de jeu avec Mythes et croyances (2017-2018), une série donnant vie au podcast Lore, de l’auteur et journaliste américain Aaron Mahnke. Basés sur des événements bien réels, chaque épisode explore les histoires étranges ou des légendes urbaines qui ont inspiré des peurs collectives. « Les histoires qui font le plus peur sont vraies », précise la série dans sa bande-annonce, et ce mantra structure l’expérience : derrière chaque frisson, il y a un élément tangible.
Le podcast qui la précède plonge l’auditeur dans des récits précis : le meurtre d’Elizabeth Báthory et sa réputation de comtesse sanglante, les lynchages dans le Sud des États-Unis et la façon dont ils ont nourri des superstitions locales, les fantômes du Titanic ou encore la légende du monstre du Loch Ness. Faits documentés par des archives, des journaux intimes et des témoignages, on les retrouve dans la version en images, traités fidèlement. De quoi alimenter encore un peu plus nos peurs.

















































































































