L’animation française, c’est un peu l’élève surdoué et turbulent au fond de la classe, celui qui refuse de colorier dans les cases. Entre la machine hollywoodienne et la poésie des studios japonais, la France a décidé de choisir une troisième voie : radicale, adulte, audacieuse graphiquement, créative.
Ici, on est souvent surpris par l’abondance de couleurs, ou par un trait brouillon, une animation saccadée. L’animation française est souvent synonyme de recherche artistique, de prise de risque. De l’OVNI psychédélique des années 70 jusqu’aux récents chefs-d'œuvre de science-fiction, il y a le choix. Ce sont des films avec ce petit truc en plus, qui vous marquent suffisamment pour vous pousser à vous poser des questions auxquelles vous n’auriez pas pensé.
Dans ce guide JustWatch, je vous présente 12 des films qui représentent le mieux l’animation française et son évolution à travers les dernières décennies.
La Planète sauvage (1973)
La Planète sauvage (1973) est le genre de film capable de vous fasciner autant que vous mettre mal à l’aise. Premier long métrage de René Laloux, cette œuvre est une étrangeté totale de 72 minutes qui n’a pas pris une ride. Sur la planète Ygam, les Oms (nous, les humains) ne sont que de simples nuisibles ou animaux domestiques pour les Draags, des géants bleus à la technologie mystique.
C’est une fable de domination, de peur, de révolte. Visuellement, nous sommes dans un surréalisme qui ne pourrait que plaire à Max Ernst. L’animation est presque onirique avec une rigidité étrange. C’est un véritable trip hallucinogène amplifié par la bande-son d’Alan Goraguer. C’est cruel, rentre-dedans, dérangeant et laisse vivre une expérience sensorielle et philosophique qui reste gravée.
Le Roi et l’Oiseau (1980)
Le Roi et l’Oiseau est très certainement le film référence de l’animation hexagonale. Hayao Miyazaki, l’un des grands maîtres du genre, cite lui-même ce long métrage comme une influence majeure. Nous le devons à Jacques Prévert et Paul Grimault, qui nous ont offert un moment de poésie assez exceptionnel. Un roi, au nom étonnant (Charles-V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize) cherche à séduire une bergère amoureuse d’un ramoneur dans une cité verticale oppressante qui a des airs de Metropolis de Fritz Lang.
Derrière sa douceur apparente, il y a une critique du totalitarisme, du pouvoir, des tyrans. Ce film plaira aux enfants, mais les adultes n’ont pas le droit de passer à côté. Comme pour La Planète Sauvage, j’ai particulièrement apprécié la musique et le rôle qu’elle joue dans ce que l’on ressent en tant que spectateur. Si cela fait longtemps que vous ne l’avez pas vu, regardez le film avec vos yeux d’adultes : c’est beau, c’est triste, c’est mordant.
Kirikou et la Sorcière (1998)
Kirikou. Prononcer ce mot me rend déjà nostalgique. A la fin des années 90, Michel Ocelot débarque pour bouleverser tout le cinéma français avec ce petit bonhomme « qui n'est pas grand mais qui est vaillant ». Le film est un véritable manifeste qui prône l’écoute, le pardon, l’empathie. Kirikou doit faire face à la sorcière Karaba, qui n’est pas méchante par nature, mais par souffrance.
Le Douanier Rousseau verrait ce film comme une œuvre d’art, et il aurait raison. C’est un conte initiatique qui sait parler aux enfants sans craindre la complexité. Un film qui reste en tête vingt-huit ans après sa sortie, la preuve : j’en parle encore et j’en garde un souvenir ému.
Les Triplettes de Belleville (2003)
Avec Les Triplettes de Belleville (2003), Sylvain Chomet en dit long sans dialogue. Ces derniers se font rares, car tout passe par le design grotesque des personnages, l’ambiance crasseuse d’une ville croisée entre Paris, New York et Montréal, mais surtout, le swing. C’est le film hommage aux années 30, qui ravira celles et ceux qui claquent des doigts au rythme du jazz manouche. On s’amuse autant qu’on s’inquiète face à cette histoire de grand-mère portugaise, Madame Souza, prête à tout pour retrouver son petit-fils cycliste enlevé par la mafia.
Vous l’aurez compris, le dessin est caricatural, exagéré, texturé. Loin de chercher le beau, n’ayant pas peur du repoussant, le film est unique et a de la « gueule ». Ici, c'est Jacques Tati qui serait ravi. Si vous aimez le jazz, le Tour de France, le caractère : regardez ce chef-d'œuvre de Sylvain Chomet ! Le réalisateur nous a aussi offert L'Illusionniste (2010), film magnifique qui aurait pu figurer dans cette liste.
Persepolis (2007)
Persepolis (2007), c’est tout d’abord une magnifique bande dessinée au style graphique à la hauteur de l’histoire. L’adapter en film paraît alors très risqué. Pourtant, le pari est plus que réussi, puisque Marjane Satrapi (aussi autrice de la BD) et Vincent Paronnaud réussissent à livrer l’un des meilleurs films d’animation que j’ai pu voir.
L’histoire ne tombe jamais dans le pathos et arrive même à adopter un ton léger. Le film raconte l'adolescence, les galères en Autriche, la découverte du punk. Mais il arrive aussi à nous parler de la révolution iranienne vue par une petite fille rebelle. C’est politique, parfois explicatif, et toujours très enrichissant. C’est touchant, avec une énergie punk et un scénario à fleur de peau. Le style graphique sert parfaitement l’histoire : noir et blanc, oppressant parfois, poétique souvent.
Ernest et Célestine (2012)
Dans Ernest et Célestine (2012), les traits semblent flotter sur le papier. L’aquarelle est délicate, et pourtant, derrière ses allures de livre d’images pour enfant se cache une petite bombe d’anarchie. Benjamin Renner s’associe aux déjantés Patar & Aubier (Panique au Village, 2009) pour dynamiter les conventions.
C’est l’histoire d’une amitié interdite entre Ernest, un ours au grand cœur, et Célestine, une souris orpheline. Le premier est marginal, la deuxième n’accepte ni les préjugés, ni l’ordre établi. Visuellement, le trait est vif, clair, léger et contraste intelligemment avec le propos. Car ici, ça parle de justice de classe, de droit fondamental, avec un véritable message politique et sociétal derrière. Comme quoi, la mignonnerie peut parfois être aussi efficace qu’un discours incisif.
Ma vie de Courgette (2016)
Je dois avouer que j’ai toujours eu un gros faible pour les films en stop motion, donc je me retrouve assez facilement convaincu, même si l’histoire n’est pas passionnante. Cependant, dans Ma vie de Courgette (2016), tout est génial. L’animation image par image, bien sûr, et par ailleurs le scénario brillamment écrit par Céline Sciamma qui a réussi à adapter le roman de Gilles Paris.
C’est l’histoire d’un gamin qui tue accidentellement sa mère alcoolique et violente et atterrit en foyer. C’est un cinéma social à hauteur d’enfant. Un film qui montre des âmes abîmées qui tentent de se réparer ensemble. Préparez vos mouchoirs, le film a tendance à briser le cœur pour mieux le recoller après. Certes, il parle de deuil mais également d’amour, d’amitié, de solidarité, d’espoir. Il plaira aux fans de stop motion, ceux qui ont été attendris devant Mary et Max (2009).
Tout en haut du monde (2016)
Rémi Chayé propose ici un film d'aventures au sens noble du terme. Dans Tout en haut du monde (2016), on suit Sacha, jeune fille aristocrate russe de Saint-Pétersbourg qui décide de tout plaquer pour braver le Grand Nord sur les traces de son grand-père explorateur. Ce qui frappe immédiatement, c’est bien l’absence de contours : personnages et décors sont des aplats de couleur donnant l’impression de tableau vivant.
Pendant les 80 minutes de film, Sacha en bave. C’est physique, le froid mord, la faim se fait ressentir, tandis qu’elle doit s’immiscer dans un monde d’hommes. C’est le film parfait pour les aventuriers de canapé, qui rêvent de grand nord mais n’ont pas un navire et un équipage à portée de main pour se lancer. Un récit d’initiation bien loin des Disney, entre Jules Verne et Jack London. L’audace graphique rappelle celle de Klaus (2020), mais aussi l’autre film de Rémi Chayé : Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary (2020)
J’ai perdu mon corps (2019)
Le pitch de J’ai perdu mon corps (2019) est génial. Une main coupée s'échappe d’un labo pour retrouver son propriétaire. Dit comme ça, on imagine un spin-off de La Famille Addams avec La Chose qui rentre en crise existentielle, mais nous en sommes bien loin. Jérémy Clapin arrive à donner à ce film une mélancolie désarmante. On se lance dans un véritable périple macabre de cette main qui s’entrelace avec les souvenirs de Naoufel, le jeune homme à qui elle appartenait.
L’animation capture un Paris contemporain, loin des cartes postales, un peu gris, un peu sale, mais vibrant. J’adore la musique électro de Dan Levy qui ajoute une touche planante collant parfaitement à l’atmosphère. C’est un film comme je les aime : une véritable expérience sensorielle qui nous fait ressentir le manque (au sens propre comme au figuré) et ce besoin de reconstruction. C’est bizarrement poétique et montre que l’animation française a suffisamment de créativité pour nous faire ressentir de l’empathie pour cinq doigts orphelins. Le film va plaire aux âmes solitaires, aux amoureux du vrai Paris (pas celui d’Emily) et celles et ceux qui ont particulièrement aimé l’incroyable film tout aussi sensoriel La Tortue Rouge (2016)
Mars Express (2023)
Après la série Lastman (2016), Jérémie Périn n’avait plus rien à prouver. Pourtant, avec Mars Express (2023), il passe à la vitesse supérieure. Il arrive à faire de la SF qui regarde Ghost in the Shell dans le blanc des yeux, sans bégayer. Nous sommes en 2200, sur une Mars terraformée, où l’on suit Aline Rubby, une détective privée têtue et tenace, et son partenaire androïde (dans lequel se trouve la sauvegarde de son ex décédé) dans une enquête où rien ne va.
C’est un véritable polar noir futuriste à la française qui réussit à imposer sa propre identité. L’intrigue part dans tous les sens, mais ça marche. Bio hacking, fermes de cerveaux, corruption d’IA : toutes nos inquiétudes sur l’avenir y passent. Il faut s'accrocher tellement l’histoire est dense, le montage est rythmé et la violence est graphique. C’est aussi cynique que visuellement magnifique, une vraie démonstration de force, terrifiante et fascinante.
Amélie et la Métaphysique des tubes (2025)
Adapter Amélie Nothomb et sa pensée n’était possible que par l’animation, et encore, c’était un pari risqué. Le duo Liane-Cho Han / Maïlys Vallade peut se vanter d’avoir parfaitement réussi avec Amélie et la Métaphysique des tubes (2025). Le film nous plonge dans le crâne d’un bébé qui se prend pour Dieu. On suit les trois premières années d’Amélie au Japon, période pendant laquelle elle se définit comme un simple « tube » avant de décider, par pur caprice, de commencer à vivre.
On y entend un monologue intérieur philosophique et délirant d’un nourrisson, on y voit sa relation fusionnelle avec sa nounou, mais également son rapport au Japon, au neuf, à la perte. Le style graphique est doux et coloré, et ressemble presque à une peinture animée. La profondeur est remplacée par les couleurs, un style contrasté, qui nous laisse admirer chaque recoin de l’écran. On découvre un monde vu du sol, à hauteur de bébé. On voit une Amélie arrogante, charmante, narcissique, comme tous les bébés. C’est une proposition singulière, une curiosité littéraire, qui nous incite à regarder les tout-petits différemment à la sortie du cinéma. Le film parfait pour les inconditionnels d’Amélie Nothomb et les parents qui suspectent leur nourrisson de les juger en silence.
Arco (2025)
Ugo Bienvenu à une patte bien à lui, qu’on retrouve autant dans ses romans graphiques que dans ses courts métrages. Avec Arco (2025), il passe enfin au long format, et le résultat est une continuité sublime de son univers rétro futuriste. Il y a de la couleur partout, un peu comme si un comics avait pris une dose de LSD.
L’imagination d’Ugo Bienvenu dégouline dans le style, bien sûr, mais aussi dans l’histoire dans laquelle on suit un garçon arc-en-ciel qui vient d’un futur lointain, presque bucolique, où la présence de l’humain se fait si rare que la nature semble être harmonieuse. Son envie d’aventure le fait retourner dans le passé en 2075 (qui est toujours dans notre futur à nous). Cette fois, la terre chauffe, brûle, vente, comme un corps fiévreux qui veut éliminer un microbe. À cette époque où l’humain pense toujours pouvoir faire face à la nature, il rencontre une petite fille de 10 ans qui va l’aider à rentrer chez lui.
On est entre du Moebius et du Ghibli autant dans l’art que dans les concepts. C’est stimulant, hypnotique, et parfois déroutant. Pendant le visionnage, je n’arrêtais pas de penser aux Maîtres du Temps (1982) de René Laloux, avec son style Métal Hurlant, sa science-fiction contemplative, psychédélique, surréaliste. Bref, une fois de plus, c’est un film qui montre que l’animation française a une très belle histoire mais également un magnifique avenir.
















































































































