L’histoire des Oscars est jalonnée de triomphes, de barrières renversées, de talents ignorés… mais aussi de suffrages qu’on ne comprend pas. Même de nombreuses années après. Parfois, les votes des membres de l’Académie nous échappent. Et quand ils ne semblent pas avoir cédé à une campagne de lobbying bien orchestrée, c’est pour récompenser un instant plutôt que la valeur pérenne des longs métrages et la manière dont ils rentreront dans la postérité.
« Et l’Oscar du meilleur film est attribué à… attendez, quoi ??? »
Dans la catégorie reine du Meilleur film, les exemples ne manquent pas ! Je pense à Qu'elle était verte ma vallée préféré à Citizen Kane en 1941. À Le Train sifflera trois fois battu par Sous le plus grand chapiteau du monde en 1953. Au Cercle des poètes disparus devancé par Miss Daisy et son chauffeur en 1990. Ou encore à Collision qui repart avec le trophée en 2006, au détriment du Secret de Brokeback Mountain.
Et n’oublions jamais que l’Oscar a échappé au Dictateur de Chaplin en 1941, à La Vie est belle de Frank Capra en 1947, à L'Exorciste en 1974, à Apocalypse Now en 1980 (même si Rebecca, Les Plus Belles Années de notre vie, L’Arnaque et Kramer contre Kramer sont d’excellents films). Ni que la mention « Meilleur film » ne barrera jamais les affiches de Les Hommes du Président, Taxi Driver, Elephant Man, Barry Lyndon, Raging Bull, E.T., Les Affranchis, La Leçon de piano, Les Évadés, Pulp Fiction, Fargo, There Will Be Blood, The Social Network ou Dune.
Oscars 1999 : Shakespeare vs. Ryan
Et puis, il y a eu la 71ème cérémonie des Oscars, le 21 mars 1999. Cinq longs métrages sont en lice pour la récompense tant convoitée du Meilleur film. Le drame historique Elizabeth, qui fait entrer Cate Blanchett dans la cour des grand.es ; le poignant et lumineux La Vie est belle du trublion au grand cœur Roberto Benigni (nommé aussi à la réalisation et au scénario, et lauréat des Oscars du Meilleur acteur et du Meilleur film étranger !) ; le lyrique et tragique La Ligne Rouge de Terrence Malick qui marque le retour du cinéaste derrière la caméra après vingt ans d’absence ; le brutal et impressionnant Il faut sauver le Soldat Ryan dans lequel un peloton de soldats américains est envoyé derrière les lignes ennemies pour ramener un homme ; et l’élégant et divertissant Shakespeare in Love qui entrecroise une histoire d’amour fictive vécue par le légendaire dramaturge et la création de Roméo et Juliette.
Dans cette course à l’Oscar, le long métrage de Steven Spielberg émerge comme le grand favori. Il a remporté auparavant les Golden Globes du Meilleur film (catégorie drame) et de la Meilleure réalisation, le DGA Award de la Meilleure réalisation (remis par le syndicat des réalisateurs américains) et le PGA Award du Meilleur film (décerné par le syndicat des producteurs américains). De son côté, le film de John Madden a triomphé aux Golden Globes (catégorie comédie) et aux BAFTAs (assez logique pour un film sur Shakespeare d’être plébiscité aux « Oscars » britanniques).
Durant la soirée, Steven Spielberg repart avec la statuette de la Meilleure réalisation. La deuxième de sa carrière après La Liste de Schindler. Sa reconstitution brutale, réaliste et immersive de la violence de la Seconde Guerre mondiale -avec un prologue mémorable retraçant les heures sanglantes du débarquement en Normandie durant une séquence qui a fait date- a été le choc visuel et viscéral de l’année. Et quand on voit Harrison Ford, « son » Indiana Jones, prendre place sur la scène du Dorothy Chandler Pavilion de Los Angeles pour remettre l’Oscar suprême, à la fin de la soirée on se dit que c’est dans la poche pour « Tonton Steven ».
Shakespeare in Love préféré à Soldat Ryan
Pourtant, à la surprise-générale, c’est bien le titre Shakespeare in Love qui se trouve dans l’enveloppe du lauréat. Pour le plus grand bonheur de ses producteurs, dont un certain Harvey Weinstein qui aura mené une campagne extrêmement agressive estimée à 15 millions de dollars pour s’assurer le plus grand nombre de votes : projections privées, envois de VHS aux membres de l’Académie, soirées glamour, sur-présence médiatique et mondaine des stars du film, achats massifs de publicités… Hollywood n'avait jamais vu ça.
Le producteur-distributeur de Miramax, condamné depuis à la prison pour agressions sexuelles, était alors tellement en quête d’un Oscar (il n’en remportera pas d’autres par la suite) qu’il fait même appel à des méthodes contestables -pour ne pas dire déloyales- de lobbying visant à dénigrer le film de Steven Spielberg comme le rappelle Vanity Fair : cette « whisper campaign », menée dans l’ombre d’Hollywood, résume alors Soldat Ryan à un film de guerre classique une fois passée sa scène d’ouverture pyrotechnique. Un coup bas, qui aura porté ses fruits.
Cette campagne des Oscars 1999, qui applique au show-business une approche propre à la politique, a fait date à Hollywood. Elle a imposé une nouvelle norme dans la manière dont les studios appréhendent la course aux statuettes dorées, consacrant désormais un budget, une équipe et un message spécifique en vue de la cérémonie. Ce fut par exemple le cas pour Anora, Oscar du Meilleur film 2025 dont la campagne a été estimée à 18 millions de dollars, soit trois fois le budget du film de Sean Baker !
Une revanche… grâce à Shakepeare ?
Dans n’importe quelle recherche autour des plus grands affronts et scandales des Oscars, la victoire de Shakespeare in Love sur Il faut sauver le soldat Ryan trouve une place de choix. Non pas que la romcom en costumes de John Madden soit un mauvais film. Au contraire même, c'est vraiment léger et plein d'esprit. Mais de Harrison Ford au spectateur devant sa télévision, tout le monde a immédiatement compris que ce palmarès clochait. Et aujourd’hui, avec vingt-sept ans de recul, on ne peut qu'être étonné scandalisé de voir Shakespeare in Love afficher à son palmarès sept Oscars (!) dont Film, Actrice, Costumes et Musique, contre seulement cinq pour Soldat Ryan qui a pourtant objectivement bien mieux traversé les années.
C’est encore plus surprenant de se dire que durant son immense carrière, couronnée tout de même par un rarissime statut d’EGOT (Emmy / Grammy / Oscar / Tony), Steven Spielberg n’a soulevé qu’une seule fois le trophée du Meilleur film -remis aux producteurs et productrices d’un long métrage-, en quatorze nominations (un record). C’était en 1994 pour La Liste de Schindler. Depuis, il n'a jamais revécu cette consécration. Mais cela peut changer cette année ! En effet, en 2026, Spielberg est à nouveau en lice puisqu’il est l'un des producteurs derrière le Hamnet de Chloé Zhao. C’est d’ailleurs lui qui a reçu le Golden Globe du Meilleur film (catégorie drame) en février dernier...
Si la statuette de la Meilleure actrice est à peu près assurée pour Jessie Buckley, celle du Meilleur film devrait se jouer entre Sinners, Une bataille après l’autre et Hamnet dans la nuit de dimanche à lundi. Et si ce dernier fait un peu plus figure d’outsider que les deux autres, on n’est pas à l’abri que les votant.es lui accordent finalement leurs suffrages, emportés par l‘émotion, l’intensité et la patte unique de Chloé Zhao. Voir Shakespeare offrir cette statuette à Steven Spielberg, ce serait une belle revanche sur 1999. Encore plus avec cette nouvelle variation sur l'un des classiques de l'auteur (Hamlet), cette fois-ci dramatique et non plus romantique. Être ou ne pas être oscarisé, telle est la question !



















































































































