Chaque année depuis 1929, la planète cinéma retient son souffle le temps d’une soirée glamour où se jouent les destins des films, des cinéastes, des stars et des hommes et femmes qui œuvrent dans les coulisses d’Hollywood. Décrocher un Oscar, c’est la promesse d'entrer dans l’Histoire (avec un grand « H ») du Cinéma (avec un grand « C »). Mais réussir le « Big Five », c’est se faire une vraie place au panthéon du 7ème art.
C’est quoi le « Big Five » ?
Si toutes les catégories présentes aux Oscars ont une immense valeur, certaines sont tout de même plus scrutées que les autres. Il y en a cinq, en particulier, qui retiennent l’attention du grand public, des commentateurs et des votante.s de l’Académie : Meilleur film, Meilleure réalisation, Meilleure actrice, Meilleur acteur et Meilleur scénario. Ce sont les cinq statuettes majeures de la cérémonie, et si un seul film parvient à toutes les remporter, on parle alors de « Big Five ». Tout simplement.
Le « Big Five », c’est un peu le grand chelem des Oscars. Mais c’est un grand chelem collectif, remporté par un film, là où l’EGOT (le combo Emmy / Grammy / Oscar / Tony) est un grand chelem individuel réussi par une personnalité au cours de sa carrière. Pour un long métrage, réussir le « Big Five », c’est faire partie des chefs d'œuvres indiscutables, ceux qui ont mis tout le monde d’accord. Des films comme Autant en emporte le vent (1939), Madame Miniver (1942), Annie Hall (1977) ou American Beauty (1999) l’ont frôlé, avec quatre trophées sur cinq. D’autres comme Million Dollar Baby (2004) ou Rocky (1976) en ont rêvé, après avoir été cité dans les cinq catégories reines (seuls 43 films ont eu ce privilège).
Durant cette édition 2026, aucun film ne pourra s’offrir un « Big Five » : malgré leur grand nombre de nominations (dont un record historique avec seize citations pour le film de Ryan Coogler), Sinners, Une bataille après l’autre, Hamnet, Valeur Sentimentale et Marty Supreme ne sont chacun en lice « que » dans quatre des cinq catégories majeures, JustWatch profite de cette 98ème cérémonie pour mettre en lumière les trois films qui ont réussi cet exploit. Et l’Oscar du Big Five est attribué à…
New York - Miami (« Big Five » 1935)
Dès la septième cérémonie des Oscars, le premier « Big Five » est transformé. Il est à mettre au crédit de New York-Miami (1934) de Frank Capra, film-prototype de la screwball comedy, genre très en vogue dans les années 30 et 40 et ancêtre de la comédie romantique qui mêle burlesque, sentiments et joutes verbales. Ou comment une riche héritière au caractère bien trempé se lance dans un voyage à travers les Etats-Unis pour rejoindre l’homme qu’elle a épousé contre l’avis de son père : en chemin, elle va faire la connaissance d’un journaliste cynique très intéressé par son histoire…
Budget modeste, tournage rapide, intrigue a priori légère : rien ne prédestinait New York-Miami à ce triomphe. Pourtant, le road-movie se transforme en road-to-success grâce à des dialogues brillants et l’alchimie entre Clark Gable et la petite (mais piquante) Française Claudette Colbert, dont on oublie qu’elle a ouvert la voix à Simone Signoret, Juliette Binoche et Marion Cotillard aux Oscars. Résultat ? Les cinq statuettes du « Big Five » et une place de choix dans la liste des plus grands films américains, et plus spécifiquement des comédies US incontournables de l’entre-deux guerres aux côtés de L’Impossible Monsieur Bébé (1398) ou Indiscrétions (1940).
Vol au-dessus d'un nid de coucou (« Big Five » 1976)
Il faut attendre quarante-et-un ans et la 48ème cérémonie des Oscars pour que les étoiles du « Big Five » soient de nouveau alignées. Et c’est un autre chef d’oeuvre qui se retrouve auréolé des cinq trophées majeurs : Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975). Pour échapper à la prison, Randle P. McMurphy simule la folie et se fait interner dans un institut psychiatrique. Sur place, il va être touché par la détresse et la solitude des patients, mais aussi révolté par la discipline de fer mise en place par l’infirmière en chef. Il va alors défier le pouvoir de ce tyran en blouse blanche…
Un Oscar pour le réalisateur Miloš Forman, un Oscar pour Jack Nicholson (la première de ses trois statuettes), un Oscar pour la glaçante Louise Fletcher (son rôle l’a propulsée dans la liste des plus grandes méchantes du cinéma), un Oscar pour le scénario de Lawrence Hauben et Bo Goldman d’après le roman de Ken Kesey (qui n'aimait pas le film !) et un Oscar du Meilleur film remis aux producteurs Saul Zaentz et… Michael Douglas (qui glanera ensuite le trophée du Meilleur acteur en 1988 pour Wall Street) : un grand chelem mérité pour ce film aussi dur que puissant, qui porte une charge majeure contre la violence institutionnelle. C'est une claque qui m’émeut à chaque visionnage, notamment le mutique mais attachant personnage du « Chef » campé par Will Sampson.
Le Silence des Agneaux (« Big Five » 1992)
C’est le dernier « Big Five » en date, et non des moindres. Que dire du Silence des Agneaux (1991), qui reste à mes yeux le plus grand thriller jamais réalisé ? Adapté du roman de Thomas Harris, on y suit la confrontation entre la jeune stagiaire du FBI Clarice Starling, fraîchement sortie de Quantico, et le psychiatre cannibale Hannibal Lecter qu’elle vient solliciter depuis sa prison pour tenter d’arrêter un autre psychopathe surnommé « Buffalo Bill », qui enlève, tue et retire la peau de ses victimes. Voilà plus de trente ans que cette enquête d’une noirceur totale nous hante, me hante. Le film n’a pas pris une ride, et il s’impose comme une immense leçon de cinéma, d’écriture, de jeu et de mise en scène.
C’est justement le parti-pris visuel du réalisateur Jonathan Demme qui donne au film toute sa dimension : en captant la grand majorité des regards directement face à sa caméra, il fait du spectateur un protagoniste de l’histoire. Pourquoi Hannibal Lecter (Anthony Hopkins) a t-il été aussi marquant ? Pourquoi avons-nous fait autant corps avec Clarice Starling (Jodie Foster) ? Pourquoi ce film a t-il changé l’image des femmes dans les polars, de la même façon que Alien l’a fait avec Ripley pour la science-fiction ? A cause de ces regards, qui nous scrutent, nous sondent et nous confrontent au sexisme comme aux ténèbres. C'est un monument du 7ème art, l’un de mes films de chevet, et un « Big Five » indiscutable.
Trois autres « Big Five »… de studios !
Au-delà de ces trois grands chelems triomphaux, quelques cérémonies ont été marquées par des « Big Five » d’une autre sorte. Ceux réalisés par des studios qui ont raflé la mise dans les cinq catégories une même année... mais pour deux films différents. C’est le cas de la MGM en 1940 avec Autant en emporte le vent (Meilleur Film, réalisateur, scénario et actrice pour Vivien Leigh) et Au revoir Mr Chips (Meilleur acteur pour Robert Donat) ; en 1977 pour United Artists avec Network (Meilleur scénario, acteur pour Peter Finch et actrice pour Faye Dunaway) et Rocky (Meilleur film et réalisateur) ; et en 2023 pour A24 avec Everything Everywhere All at Once (Meilleur film, réalisation, scénario et actrice pour Michelle Yeoh) et The Whale (Meilleur acteur pour Brendan fraser). Là aussi, c’est rare. Et là où le « Big Five » version film salue toutes les contributions à l’œuvre sur une production, le « Big Five » version studio salue la vision et la vista artistiques d’une société.
Et en France ?
En France aussi, le « Big Five » existe. Et parmi les vingt-sept longs métrages qui pouvaient prétendre aux cinq César majeurs depuis 1975 (film, réalisation, actrice, acteur et scénario), seuls deux ont réunis les suffrages des membres de l’Académie dans ces catégories : Le Dernier Métro de François Truffaut en 1981, et Amour de Michael Haneke en 2013. Le film de Truffaut a fait encore plus fort avec dix César en tout, ajoutant les prix de la musique, de la photographie, des décors, du montage et du son à son palmarès. Les trophées des seconds rôles (Heinz Bennent et Andréa Ferréol) l’ont privé d’un carton plein… et d’un « Big Twelve » !




















































































































