
Il a remporté une Palme d'Or mais n'a rien réalisé depuis 8 ans : qu'est devenu ce grand réalisateur américain ?
Si le Festival de Cannes décerne L’Œil d’Or depuis 2015, saluant le Meilleur documentaire de la quinzaine toutes sélections confondues -il a été remis à Rehearsals for a revolution (Viendra la révolution) de Pegah Ahangarani ce 22 mai-, il est rare de retrouver ce format en Compétition officielle. Et encore plus rare de voir un film documentaire gratifié d’une Palme d’Or. C’est arrivé à deux reprises : en 1956 pour Le Monde du silence de Louis Malle et Jacques-Yves Cousteau, et en 2004 pour Fahrenheit 9/11 de Michael Moore. Ce brûlot contre l’administration Bush et sa gestion des attentats du 11 septembre 2001 avait alors fait du cinéaste américain le porte-étendard du documentaire engagé.
C’est qui, Michael Moore ?
Michael Moore voit le jour et grandit dans la banlieue de Flint, dans le Michigan, troisième ville la plus pauvre des Etats-Unis avec près de 35% de la population vivant sous le seuil de pauvreté en 2024. Issu d’une famille employée dans le secteur automobile, il va être témoin des différentes crises qui touchent cette industrie et leur impact sur ses proches et sa communauté. C’est en partie ce qui va nourrir son engagement à gauche, à l’extrême-gauche même, et sa volonté de mobiliser les armes médiatiques et culturelles pour dénoncer les inégalités. D’abord en fondant le journal alternatif Flint Voice, puis à travers le cinéma.

Il est révélé par Roger et Moi (1989), documentaire autofinancé qui montre les conséquences des restructurations de General Motors sur sa ville de Flint : produit pour 160 000 dollars, le film rapporte 6 millions de billets verts au box-office américain, est primé en festivals et met Michael Moore -et son style guérilla / engagé / subjectif- dans la lumière. Après une tentative de fiction prophétique sur les tensions entre les Etats-Unis et le Canada (Opération Canadian Bacon, 1995), il trouve définitivement sa voie (et sa voix) dans le format documentaire, avec des œuvres dont l’écho est de plus en plus large et global.
Après The Big One (1999) où il interroge la délocalisation des emplois opérée par les grandes multinationales, Michael Moore obtient la consécration mondiale avec Bowling For Columbine (2002) qui dénonce la violence par armes à feu aux Etats-Unis à travers la tragédie du lycée Columbine dans le Colorado en 1999. Sélectionné en Compétition à Cannes, le film y reçoit le Prix spécial du 55ème Festival, avant de remporter l’Oscar du Meilleur documentaire et le César du meilleur film étranger. Deux ans plus tard, Fahrenheit 9/11 est un triomphe : au-delà de la Palme d’Or, il engrange plus de 200 millions de dollars au box-office mondial. Du jamais-vu pour un documentaire. Suivront Sicko (2007) sur le système de santé américain, Capitalism: A Love Story (2009) sur la crise financière, Where To Invade Next (2015) qui pastiche l’impérialisme US, Michael Moore In TrumpLand (2016) et Fahrenheit 11/9 (2018) sur l’Amérique de Donald Trump, et… plus rien.
Pourquoi Michael Moore ne fait-il plus de films ?
Sur le papier, le documentaire Fahrenheit 11/9 aurait dû être un nouveau triomphe « moorien ». L’Amérique trumpiste semblait être un terrain de jeu idéal pour le réalisateur, et les agissements du nouveau locataire de la Maison-Blanche lui offraient une matière quasi-infinie. Mais la méthode et le style Michael Moore ne trouvent plus le même écho auprès des spectateurs : après le triomphe de 2004 (2,3 millions d’entrées en France), ses films suivants voient leur fréquentation fondre dramatiquement (258 000 entrées pour Sicko, 134 000 entrées pour Capitalism: A Love Story, 29 000 entrées pour Where To Invade Next, une sortie directement en eCinéma pour Fahrenheit 11/9, alors que Michael Moore In TrumpLand reste inédit en France).

Les succès de Bowling for Columbine et Fahrenheit 9/11 n’étaient-ils imputables qu’à un alignement de planètes lancé par Cannes ? La question se pose. Par ailleurs, certains spectateurs, qu’ils soient alignés avec l’orientation politique du cinéaste ou opposé à son idéologie, reprochent à Moore que ses démonstrations reposent parfois sur des méthodes plus proches de l’opinion que de l’information, avec des recours à des montages et raccourcis certes efficaces mais peu nuancés, quand bien même les sujets dénoncés sont majeurs. Et puis, surtout, le monde a changé : les réseaux sociaux, les podcasts et les médias alternatifs sont les nouvelles armes du combat politique. Et c’est ce que Michael Moore va faire lui aussi.
Ainsi, en 2019, il lance son podcast, baptisé Rumble With Michael Moore. Plus léger, plus réactif, plus direct, plus incarné, il considère ce format plus efficace que le cinéma : « J'adore le cinéma, mais faire un film prend deux ans. Aujourd'hui, l'actualité avance si vite qu'un documentaire est parfois obsolète avant même de sortir en salles. Avec ce podcast, je peux vous parler directement, immédiatement, à la vitesse de la lumière, sans aucun filtre ni intermédiaire. » Le podcast propose 329 épisodes, jusqu’au 4 novembre 2024. La défaite du camp démocrate et la victoire de Donald Trump douchent ses espoirs de voir « les tables tourner ». Michael Moore est depuis plus discret, et s’exprime par l’intermédiaire de son site et Substack. Mais il n’a pas oublié que le cinéma pouvait être une arme de mobilisation massive.

Michael Moore et le cinéma, ce n’est pas fini !
Même si son aura est aujourd’hui moins évidente qu’au milieu des années 2000, d’autant que de nombreuses autres voix se sont engagées dans la bataille politique via les réseaux sociaux et les podcasts, Michael Moore reste un visage connu et reconnu du militantisme. Une image qu’il met au service de projets tiers, comme l’anthologie From Ground Zero (2025) qui rassemble les courts métrages de 22 cinéastes palestiniens offrant leur vision de la situation à Gaza, ou La Voix de Hind Rajab (2025) de Kaouther Ben Hania passé par Venise et les Oscars et qui retrace les dernières heures d’une petite fille de six ans piégée dans une voiture sous les tirs à Gaza. Il officie en tant que producteur exécutif sur ces deux œuvres remarquées.
Le réalisateur préparerait par ailleurs un nouveau long métrage financé en marge des studios et développé en secret, afin d’éviter les pressions et attaques judiciaires en amont de la sortie mais aussi de pouvoir lancer ce nouvel opus de manière inattendue et avec un fort impact. C’est ainsi qu’il a notamment justifié son silence depuis novembre 2024, expliquant à ses abonnés qu’il passait son temps en tournage et en salle de montage. Le sujet reste donc mystérieux, tout comme le canal de diffusion. Difficile de mener une approche guérilla via la distribution en salles, malgré sa position de « défenseur absolu des films vus sur grand écran » et de l’expérience collective. C’est peut-être sur sa chaîne Youtube, où sont proposées des extraits de ses films et même Sicko en intégralité, que se jouera cette prochaine bataille…










































