
Obsession : c'est la scène la plus dérangeante du film et personne n'en parle
750 000 dollars de budget, 160 millions de dollars de recettes mondiales, 500 000 entrées en France et une fréquentation qui baisse très faiblement (voire augmente au fil des semaines sur certains territoires) : Obsession (2026) est LE phénomène cinéma de cette première moitié d'année, au point d’occulter un blockbuster comme Mandalorian & Grogu (2026), bien à la peine face aux émois horrifiques mais aussi sociétaux provoqués par Nikki et Bear. Si vous êtes passés à côté de cette vague inattendue, je vous propose un tour d'horizon pour tout comprendre de cette hype.
C’est quoi Obsession ?
Obsession est le premier long métrage cinéma de Curry Barker, jeune (26 ans) talent révélé sur Youtube à travers les sketchs décalés et absurdes de sa chaîne that’s a bad idea, ainsi que le film Milk & Serial (2024) mis en ligne gratuitement sur Youtube et visionné près de 3 millions de fois. Produit pour à peine 800 dollars, ce found footage qui tourne mal attire l’attention de producteurs, qui confient au cinéaste un budget plus conséquent (mais minime au regard des normes hollywoodiennes) pour développer son opus suivant. Ce sera Obsession.
Le film suit les pas de Baer (Michael Johnston), une jeune homme a priori bien sous tout rapport et secrètement amoureux de sa collègue et amie Nikki (Inde Navarrette). Désespéré, il utilise par dépit un One Wish Willow, sorte de gadget permettant d’exaucer un vœu : il demande que Nikki l’aime plus que tout au monde. A sa grande surprise, le souhait se réalise et la jeune femme développe un amour inconditionnel pour lui, au point de sombrer dans une obsession malsaine qui prend des allures de cauchemar…

Pourquoi le film a-t-il un tel impact ?
C’est évidemment toujours difficile d’expliquer un succès et un phénomène. Néanmoins, on peut déjà affirmer que l’histoire proposée, mélange d’horreur psychologique et d’humour noir, fonctionne de manière très efficace : le comportement de plus en plus inquiétant et irrationnel de Nikki donne ainsi au film une tonalité immédiatement malaisante, entre un chat transformé en sandwich, des sourires figés, des accès de violence et une démarche parfois proche de la possession. En tant que « produit horrifique », Obsession remplit son contrat.
Mais c’est surtout ce que ne dit pas le film, et ce qu’il suggère de manière plus ou moins directe, qui provoque un vrai sentiment de terreur. La vraie horreur, ce n’est pas celle vécue par Baer face à cette petite amie au comportement erratique : c’est celle vécue par Nikki, dont on comprend qu’elle est prisonnière d’un corps qui ne lui appartient plus, entièrement soumis au vœu de ce si « gentil » garçon. Le choix du prénom Bear, qui évoque immédiatement la trend virale qui veut que croiser un ours en forêt est moins dangereux pour une femme seule que croiser un homme, est dès lors extrêmement révélateur.
Comme It Follows (2015), Obsession raconte autre chose de bien plus profond et de bien plus sociétal derrière le vernis de l’horreur. Et comme (500) jours ensemble (2009), que beaucoup de gens -dont Inde Navarrette- voient comme un miroir romcom du film de Curry Barker, Obsession interroge en réalité l’amour toxique que Bear porte à Nikki, l’emprise que le jeune homme a projeté sur elle et l’objectivation dont est victime la jeune femme, réduite à la vision idéalisée que son « ami » a choisi de porter sur elle. Bear ne cherche, finalement, qu’à matérialiser la relation dont il rêve, au détriment du libre-arbitre de Nikki. Entre égoïsme, lâcheté et contrôle, c'est le vrai monstre du film.
A ce titre, la séquence des hurlements au téléphone de (la vraie) Nikki quand Bear appelle le service après-vente de One Wish Willow, est un véritable tournant : c’est là qu’Obsession quitte le chemin du frisson facile du film de possession pour offrir une prise de conscience plus terrifiante. Tout comme cet échange nocturne, quand la jeune femme, profitant du sommeil de la partie d’elle qui est aux ordres du vœu (j’ai beaucoup pensé au « Help Me » qui apparaît sur la peau de Regan dans L’Exorciste), demande à Bear de la tuer… et qu’il refuse. Nikki est là, quelque part, mais sans aucun moyen de se libérer, comme l’étaient par exemple certains personnages de Get Out (2017). Baer décide de ne pas l'aider, et c’est terrifiant.

Quelle est la scène la plus dérangeante ?
Sur les réseaux sociaux, comme sur JustWatch d'ailleurs, Obsession suscite de nombreux débats : partages de théories (au regard de son comportement étrange, Nikki est-elle en réalité possédée par Sandy, le chat disparu de Baer ?), d’indices sur la réalité de l’expérience vécue par la jeune femme (le polaroid barré d’un « Not Me » ou les quatre clichés du photomaton qui préfigurent les événements), d'échanges cathartiques sur des séquences malaisantes voire terrifiantes (le fameux échange téléphonique, le restaurant, Nikki qui observe Baer quand il dort…), d'informations sur le lore développé autour du One Wish Willow... Cela illustre la force du film, et c’est passionnant.
Néanmoins, une séquence est peu, voire pas évoquée, alors qu’elle est à mes yeux non seulement la plus dérangeante mais surtout la plus violente. Elle passe relativement inaperçue, car située chronologiquement au début de la romance « idyllique » entre Bear et Nikki, alors qu’elle devrait choquer tout le monde. Je parle de la seule et unique scène intime entre les deux personnages : sur ce plan de quelques secondes, si Baer est « actif », on peut clairement voir que la jeune femme n’est « pas là ». Bien que Nikki utilise des expressions qui évoquent le consentement et le plaisir, son regard est vide, tout comme le ton de sa voix. Toute la violence physique, psychologique et émotionnelle que subit la protagoniste est condensée en quelques secondes qui illustrent sa perte de contrôle, d'autonomie et de pouvoir de décision.
Si les autres séquences de la première moitié de film, avant que son comportement ne dégénère, la réduisent à un rôle de copine « idéale », cette scène en fait un objet. Ni plus, ni moins. Qui, comble de l'horreur, vient par la suite féliciter son amant pour ce moment et sa performance. C’est, à mes yeux, réellement le moment le plus glauque d’Obsession. Et le vrai cœur du film. Comme je le disais, Curry Barker propose un récit qui a le mérite d'infuser une dimension sociétale sur l’emprise et la toxicité masculine dans un véhicule culturel qui touche le plus grand nombre. Et tant mieux. Mais les démarches saccadées, les automutilations, les sourires flippants, les explosions de violence et les portes scotchées ne doivent pas occulter ce moment terrible : un viol qui n’a pas l’air d’en être un, grâce aux artifices du cinéma et de la romance young adult. Elle est vraiment là, la scène la plus violente d’Obsession. Pensez-y en revoyant le film.












