
À l'est d'Eden, la fin de la série Netflix expliquée
À l'est d'Éden. Le titre pourrait, en soi, quelque peu intimider voire écraser l’abonné Netflix qui découvre cette histoire par le biais de la série de Zoe Kazan, sans forcément avoir lu le roman publié par John Steinbeck en 1952 ou vu l'adaptation signée Elia Kazan trois ans plus tard. Fresque familiale nourrie par d’importantes références bibliques (son titre évoque la terre d’exil où Dieu a banni Caïn), ce récit sur le Bien, le Mal, l’hérédité et le libre-arbitre trouve dans les sept épisodes proposés par la petite fille d’Elia Kazan l’écrin parfait pour dérouler ses thèmes. Et une adaptation bien plus fidèle que le film emmené par James Dean il y a plus de soixante-dix ans.
« D’une certaine façon, le film réalisé par mon grand-père est un autoportrait de sa propre relation avec son père et de la manière dont il a essayé d’être un père différent pour ses fils. Mais sans lui manquer de respect, ce n’est pas une adaptation fidèle du roman. Cathy, Lee et Charles, ces personnages que je trouvais si vivants à la lecture, étaient à peine évoqués dans le film », explique la showrunneuse (également comédienne, vue notamment dans le puissant She Said) dans une featurette proposée par la plateforme. « J’ai longtemps brûlé pour cette idée que c’était une histoire qu’il fallait que quelqu’un revisite aujourd’hui. Sans savoir… que ce serait moi ! »
Effectivement, sa proposition, aussi riche et ciselée dans l’écriture que joliment mise en image (on retrouve derrière la caméra Laure de Clermont-Tonnerre et Garth Davis) saisit toute la portée du chef d’oeuvre de Steinbeck et de cette épopée familiale racontée à travers deux générations, là où le long métrage de 1955 se concentrait uniquement sur la quatrième et dernière partie du roman. Les enjeux du film ne se retrouvent, finalement, que dans le septième et dernier épisode, laissant six heures avant cela pour saisir les ramifications de ce drame atemporel qui résonne profondément avec chacun. « Un récit actuel qui raconte ce que c’est qu’être humain. »
Que raconte À l'est d'Eden ?
Ce récit, c’est celui de la famille Trask, depuis la Guerre de Sécession jusqu’à la Première Guerre mondiale. Les deux conflits ne sont jamais montrés, mais ils ont leur importance dans le cadre de l’histoire. A la fin du XIXème siècle, dans le Connecticut, Cyrus Trask, mutilé par les combats et désormais politicien installé, élève ses deux fils Charles et Adam, sans jamais cacher sa préférence pour le second. C’est ainsi qu’il enrôle son cadet dans l’armée, l’envoyant parcourir le monde, laissant son aîné gérer la ferme familiale. C’est le terreau de la jalousie maladive d’un frère pour l’autre, nourrie par l’histoire fratricide de Abel et Caïn, qui verra Charles battre son frère jusqu’au sang. Après plusieurs années d’errance, Adam (Christopher Abbott) retrouve le chemin de la ferme et s’installe avec Charles (Mike Faist), avant que leur vie ne soit perturbée par l’arrivée de Cathy Ames (Florence Pugh), qui échoue sur leur perron après une violente agression. Si Adam ne discerne par sa véritable nature, un « monstre » dénué d’empathie dont il tombe amoureux et qu’il épouse, Charles reconnaît en Cathy la noirceur qui l’habite lui aussi et couche avec elle le soir-même de la nuit de noces.

Quelque temps plus tard, Adam achète une propriété en Californie pour y faire fortune. Il quitte Charles, qu’il ne reverra jamais, et entraîne Cathy, enceinte de leurs jumeaux (qui pourraient être de Charles). La jeune femme, qui refuse cette vie, le quitte pourtant à la naissance des enfants, après lui avoir tiré dessus. Elle s’installe alors dans la ville de Salinas en tant que prostituée, avant de reprendre la maison close qui l’avait accueillie et dont elle a charmé puis empoisonné la tenancière (Martha Plimpton). Adam, pour sa part, vit plusieurs années de dépression, laissant son ami irlandais Samuel Hamilton (Ciarán Hinds) et son domestique chinois Lee (Hoon Lee) s’occuper des deux enfants, Caleb et Aron. « C » et « A », Caïn et Abel, Charles et Adam, Caleb et Aron... Le schéma se répète et Adam affiche ostensiblement sa préférence pour l’un de ses fils, l’innocent Aron (Joe Anders), pendant que le sombre et impulsif Cal (Joseph Zada) cherche par tous les moyens à s’attirer les faveurs de son géniteur. Sous le regard bienveillant de Lee, véritable pilier et boussole morale du foyer, l’histoire est-elle condamnée à se reproduire ?
Comment se termine À l'est d'Eden et que signifie cette fin ?
Dans la dernière partie de l’histoire, ce que prophétisaient Hamilton et Lee se réalise : à laisser proliférer les non-dits, les mauvaises herbes ne peuvent qu’envahir l’Eden que les Trask ont bâti à Salinas. Cal a découvert par lui-même que sa mère n’était pas morte, mais la nouvelle « Madame » d’un lieu sordide de la ville. Tout en la confrontant et en ayant peur d'être l'héritier du Mal qu'elle porte, il parvient à faire fortune dans le maïs pour racheter les dettes de son père après un projet catastrophique et ruineux de train réfrigéré : refusant les 15 000 dollars de son fils qu’il accuse de profiter de la hausse des cours liée à la guerre, Adam le rejette une nouvelle fois et adoube Aron, qui lui avait pourtant caché son entrée à l’université. Fou de chagrin, Cal emmène son frère idéaliste rencontrer sa mère, pour briser son innocence : Aron ne le supporte pas, s’engage dans l’armée et tombera dans les tranchées européennes. Cathy, elle, se donne la mort, rongée par la maladie, la solitude et la paranoïa. Terrassé par une attaque après avoir appris la mort de son fils, Adam termine alité, paralysé : quand Cal vient à son chevet et lui révèle ses actes, il ne le rejette pas et accepte de le pardonner avec un mot central de cette histoire : « Timshel ».
« Timshel », traduit par Lee en « Tu peux », est une notion majeure du Livre de la Genèse (chapitre 4, verset 7), évoquée dans l'histoire de Caïn et Abel. C’est le libre-arbitre, le choix d’accepter sa part d’ombre mais de ne pas être réduit à cela, le choix de devenir bon malgré le mal que l’on a pu semer, le choix d'avancer pour ne pas reproduire un nouveau cycle de malheur, le choix de ne pas être réduit à son héritage génétique (Cal pense avoir hérité de la monstruosité de sa génitrice). Par cette phrase, Adam brise enfin la malédiction familiale et encourage son fils à faire ses propres choix et à embrasser sa condition humaine complexe (comme la jeune Abra l’a fait, en préférant les nuances de Cal à la pureté idéalisée d’Aron). Pour Zoe Kazan, cette histoire « parle du courage qu’il faut avoir pour être la personne que l’on souhaite. Quand on a fait la pire chose possible, comment avancer ? Est-ce que nous sommes capables de changer, d’échapper au passé et de construire quelque chose de nouveau ? En tant qu’humains, nous avons été chassés de l’Eden. Mais si nous y étions restés, nous ne pourrions pas changer ».
Au-delà du « Timshel », cette version moderne de À l'est d'Eden est passionnante dans ce qu’elle fait des personnages de Cathy et Lee. Ils sont tous deux au centre du récit, et traitent chacun à leur façon des injonctions qu'ils reçoivent de la société. Lee accepte de « faire le Chinois » car c’est ce qu’on attend de lui, et son parcours le mène vers une émancipation pleine de sagesse jusqu’à devenir le vrai père des garçons et celui sur qui repose la vie des Trask. Hoon Lee livre ici une prestation aussi nuancée que puissante, qu'on retrouvera sans doute aux Emmys. Cathy, de son côté, est un personnage comme on en voit rarement dans la fiction, qui est souvent résumée à une incarnation du mal absolu mais qui est en réalité une âme libre, d’une noirceur totale certes, mais qui refuse tout ce que la société patriarcale a choisi de lui dicter. Florence Pugh est fascinante dans le rôle de cette femme amorale, froide, calculatrice mais libre. Et surtout que Zoe Kazan ne réduit pas à sa nature mauvaise : en suggérant, lors d’une dernière scène émouvante, que Cathy s’est construite sur une agression sexuelle survenue quand elle avait cinq ans, la scénariste donne une image beaucoup moins manichéenne du personnage que Steinbeck. Son étreinte finale avec la petite fille qu’elle fut est à ce titre bouleversante. La série débutait par Cathy, en voix-off, évoquant les monstres humains : cette séquence rappelle joliment qu’on ne naît pas monstre mais qu'on accepte, ou pas, de le devenir. « Timshel ».














