
Notre salut par Swann Arlaud : « J'étais en train de faire le film alors que je ne l'avais même pas accepté ! »
De Les Rayons et Les Ombres (2026) à La Bataille de Gaulle (2026), la période de la Seconde Guerre mondiale et les grands tournants politiques que la France y a traversés semblent occuper une place importante dans l’actualité cinématographique. Ces fresques historiques, qui ont d’ailleurs en commun le fait d’avoir bien fonctionné au box-office, ont réussi à offrir une vue d’ensemble sur les thématiques de l’Occupation, de la Collaboration et de la Libération.
En salles cette semaine, Notre salut (2026) d’Emmanuel Marre prolonge ces thématiques en les transposant à une autre échelle, celle de l’intime, en se concentrant sur un petit fonctionnaire aux grandes ambitions patriotiques qui s’intègre au régime de Vichy. Inspiré de l’arrière-grand-père du cinéaste, dont il porte d’ailleurs le nom, Henri Marre ne représente qu’un exemple parmi des milliers qui, pour des raisons diverses, ont joué un rôle dans la collaboration avec le régime nazi et, de manière plus explicite qu’ils ne le croyaient, dans des crimes contre l'Humanité.
Ce personnage à la moralité grise, marqué par une certaine naïveté, mais aussi par un sens de la responsabilité et une croyance aveugle en son propre égo, n’est pas un rôle facile à incarner. Le cinéaste confié ce rôle à un acteur qu’on ne présente plus, Swann Arlaud. Révélé d’abord par sa performance dans Petit Paysan (2017), l’acteur français a connu une reconnaissance mondiale grâce au personnage d’avocat qu’il a incarné dans Anatomie d'une chute (2023).
À l’occasion de la sortie du film, récompensé par le Prix du scénario à Cannes, JustWatch a rencontré l’acteur pour parler de sa performance et de sa collaboration avec Emmanuel Marre.
JustWatch : comment êtes-vous arrivé à travailler sur ce film ?
Swann Arlaud : On s'est déjà croisés avec Emmanuel (Marre). On s'est assez peu vus dans nos vies, mais on savait qui on était l'un pour l'autre. J'avais vu son film précédent ainsi que certains de ses courts métrages que j'ai adorés. Je connaissais un peu sa manière de travailler, qui est très particulière. Il m'a donc appelé et m'a envoyé le scénario sans me proposer le rôle, en me demandant si j'accepterais de faire des essais, tout en sachant qu'il voyait d'autres acteurs aussi. J'ai trouvé le scénario vraiment formidable et hyper intéressant. J'ai appris beaucoup de choses. Mais je lui ai dit que ce rôle, par contre, n'était pas du tout pour moi.
Pourquoi ?
La représentation d'un homme politique, d'un technocrate. La technicité, ce rapport au langage administratif -je ne suis pas du tout dans cet esprit-là. Je n'arrive pas à attraper cette pensée. Elle m'échappe totalement. Ce n'est pas la question d'y adhérer ou pas. Je peux comprendre une pensée à laquelle je n'adhère pas, mais celle-là m'échappait. Emmanuel m'a dit : « Essayons quand même. » On a donc essayé, on a fait des improvisations, on a quasiment passé une journée dans un hôtel art déco. C'était passionnant comme manière de faire. Ensuite, il les a montées et m'a envoyé les images en me demandant ce que j'en pensais. Je lui ai dit que ça ne marchait pas et lui aussi a pensé que ça ne marchait pas. Il m'a demandé si l'on pouvait réessayer, qu'il fallait trouver quelque chose de très ordinaire et, en même temps, qu'il fallait que l'on croie à son ambition. On a passé trois journées ensemble où l'on a fait des essais à des moments différents. Puis, on est partis tourner trois jours à Vichy. Emmanuel tournait, montait des images et me les envoyait. Je suis rentré dans le personnage et je me suis rendu compte que j'étais en train de faire le film alors que je ne l'avais même pas accepté !
Le film s’inspire de l’histoire de l’arrière-grand-père du cinéaste. L’aspect intime a-t-il joué un rôle ?
Son point de départ était une correspondance -qui comptait 300 lettres intimes- ainsi que la manière dont la sphère intime est traversée par la politique. Il avait fait un énorme travail de recherche aux archives avec son frère. Il m'en avait parlé, mais m'a très vite rappelé qu'on n'allait pas faire un biopic de son arrière-grand-père, qu'il devenait désormais un personnage. Emmanuel, lui, est passionné par les rapports au travail. Il y avait déjà cette question dans son film précédent (Rien à foutre, 2022). Au commissariat de la lutte contre le chômage, ils ont trouvé quelques petites choses sur Henri Marre. À partir de là, ils ont donc créé une fiction et on a très vite évacué la question de l'ancêtre.
Votre personnage cherche à se faire un nom dans l’administration de Vichy, à devenir quelqu’un qui suscite du respect chez son entourage, auprès de ses collègues comme de ses supérieurs, mais il finit toujours par être relégué aux marges. Comment avez-vous rendu cette tension dans votre performance ?
Ce qui intéresse Emmanuel, c'est l'histoire de ces gens qui restent à côté, et non pas au centre. C'est quoi, son histoire à lui ? C'est quoi, sa relation avec ses collègues de travail ? C'est quoi, sa relation familiale ? Car si l'on veut s'intéresser au personnage qui est derrière, on ne peut pas être au centre du cadre. Cela n'aurait pas de sens. On fait ça parfois au cinéma : c'est un personnage secondaire, mais il a le rôle principal. Emmanuel ne fait pas ça. Sauf que moi, je ne m'en rends pas compte, car il filme dans un style documentaire. Il y a un scénario, il y a des scènes, mais comme il travaille en improvisation, on ne joue jamais les scènes telles qu'elles sont écrites. On cherche la vérité des scènes, on cherche à se dégager de cette construction mentale qu'on a des événements et à se dire comment tout cela a pu se produire concrètement. Dans sa méthode de travail, il n'y a pas de contre-champ. Il donne chacun des éléments d'une scène, on fait une prise de 20 minutes et, au bout d'une prise, il fait des retours sur ce qui marche et ce qui ne marche pas. C'est ainsi que l'on construit les scènes. La caméra, elle, se balade, on ne sait pas trop où elle est. On ne sait pas où on est placé à l'intérieur du cadre. On n'a pas de répliques -quand quelqu'un va nous dire quelque chose, on ne sait pas ce qu'on va lui répondre, donc parfois on n'a pas de réponse. Du coup, je n'ai pas essayé de jouer le mec perdu, j'étais perdu !
Au-delà du langage bureaucratique qui joue un rôle important dans les aspects politiques du film, votre performance repose beaucoup sur les silences…
Je pense que quand on a l'envie d'être intelligent, mais qu'on n'est pas sûr de l'être, c'est plus important de se taire. Parce que quand on parle, on prend le risque quand même de dire une connerie. Mon personnage, il a cette idée selon laquelle si on se tait, les gens peuvent nous prêter des idées plus hautes que celles qu'on a vraiment.
On a quand même l’impression que Marre a un ego démesuré, et pour cette raison même, très fragile. Quels étaient vos moyens pour refléter cet aspect paradoxal de sa personnalité ?
Encore une fois, tout cela revient à cette méthode très particulière de tournage, dans laquelle il était impossible de maîtriser son jeu. Je vois des choses dans ce film que je ne vois pas dans d’autres. J’y fais des gestes comme dans la vraie vie. Alors que, habituellement, dans les films, on essaie de maîtriser la hauteur de sa voix, les expressions de son visage. On est conscient de tout ce que l’on fait, tout en essayant d’être libre. Mais là, il faut accepter de ne pas savoir du tout. Je ne le dis pas par une sorte de fausse modestie. La construction du personnage s’est faite progressivement. Même une fois qu’on avait fini de tourner, ce n’était toujours pas clair. C’est eux qui l’ont clarifié au montage. Il y avait une matière dingue : d’abord 80 heures de rushes. Puis ils ont fait un premier montage de 6 h 15. Ils ont enlevé énormément de choses pour n’en garder que l’essentiel. Je peux dire que j’ai découvert le personnage lors de la première du film.
Pourrait-on dire que ce personnage est complètement à l’opposé de votre propre personne et de vos convictions politiques ?
Non, je ne pense pas. Parce que la volonté d’Emmanuel était vraiment de dire : on arrête de faire une distinction entre le Bien et le Mal. On regarde ce qu’est un être humain : quelqu’un qui peut avoir de la tendresse pour ses enfants, qui peut avoir de l’amour pour sa femme, qui peut décider de ne pas dénoncer son supérieur et de sauver la vie de l’un de ses collègues et qui, en même temps, va participer à des actes ignobles. Il n’y a aucune logique à ça, c’est la faiblesse humaine. Je veux dire que moi aussi, comme tout le monde, il y a plein d’endroits où je manque de courage, où j’ai peur. Le film appelle à nous regarder nous-mêmes et à nous demander à quel endroit, nous aussi, nous avons de petits renoncements, à quel endroit nous avons de petits arrangements avec des choses médiocres, ou même avec des choses horribles. Il n’y a pas du tout de hauteur à juger un personnage. Nous, on a essayé de ne pas le sauver et on a essayé aussi de ne pas le mettre dans la case de « voilà ce que sont les gens qui font le Mal ». Les gens qui font le Mal ne sont pas forcément foncièrement mauvais, et les gens qui font le Bien ne sont pas forcément des gens bons.











