
Plus britannique que James Bond : vous devez absolument regarder Slow Horses, la meilleure série d'espionnage du moment
Pendant des décennies, l'agent 007 a vendu au monde une certaine idée du chic britannique. Un smoking impeccable, du flegme, des traits d'esprit bien placés : même face à un grand méchant psychopathe, le Royaume-Uni gardait de l’allure.
Pourtant, difficile de reconnaître ce fantasme aristocratique de puissance et de distinction dans la vie quotidienne Outre-Manche. L’agent secret de Ian Fleming a été inventé au début des années 1950 pour panser les plaies d’un Empire en décomposition, offrant au public un héros presque infaillible plus proche des super-héros étatsuniens que du véritable esprit britannique pour qui l’autodérision est si importante.
C’est là que Slow Horses (2022), dont la sixième saison sort le 16 septembre sur Apple TV, intervient. La série rassemble les agents disgraciés du MI5 sous la direction de Jackson Lamb, incarné par Gary Oldman. Leurs carrières sont mal engagées, leur QG est miteux, leur patron sent mauvais. Mais, dans leur mauvaise humeur et leur art de l’autodérision, ces exclus ont quelque chose de bien plus britannique que tous les accessoires de 007.
Le fantasme impérial contre la gueule de bois contemporaine
La différence fondamentale entre le personnage de Ian Fleming et ceux de l’adaptation des romans de Mick Herron réside dans leur rapport au monde et à la nation. James Bond est une machine à fantasmes impériaux. Même lorsque Daniel Craig a apporté une touche de vulnérabilité au personnage, dans Mourir peut attendre (2021) par exemple, la franchise est restée prisonnière de la machine hollywoodienne avec ses jets privés, les poursuites en Aston Martin et un monde à sauver.
Mick Herron, l’auteur des livres adaptés par la série Slow Horses, prend le contre-pied et se recentre. Les héros sont d’abord des employés dont l’institution cherche à se débarrasser. Slough House (ce purgatoire des brebis galeuses du MI5) est dans un immeuble décrépit. Les agents prennent le métro aux heures de pointe, ratent leur correspondance à King’s Cross, et sont loin de se déplacer en bolide. C’est l’Angleterre post-austérité, post-Brexit. La série capture l’authenticité sociale que la franchise Bond a sacrifiée sur l’autel du placement de produit et du décor de carte postale.
James Bond contre Jackson Lamb
Jackson Lamb est en tous points, ou presque, l'opposé de James Bond. À ma gauche, l'agent 007 : costume taillé à Savile Row, hygiène impeccable, haleine parfumée au Martini blanc, séducteur né. À ma droite, Jackson Lamb : cheveux gras, chaussettes trouées, flatulences, grossièretés, et un régime alimentaire composé presque exclusivement de kebabs froids, de bière tiède et de whisky bas de gamme.
Mais il suffit de quelques épisodes pour se rendre compte que Lamb est brillant, vraiment brillant. Ce vétéran redoutable du MI5 qui a fait sa carrière en pleine Guerre Froide à Berlin, sait parfaitement ce qu’il fait. Ses sarcasmes, son impolitesse, sa puanteur sont autant de manières de déstabiliser son interlocuteur et de se faire sous-estimer. Pendant que les autres font les choqués, lui, analyse. Jackson Lamb a tout vu, tout compris, tout méprisé. Face au vernis aristocratique de Diana Taverner (formidable Kristin Scott Thomas), il sait qu’il n’a pas d'alliés, même dans son propre camp et que pour sauver le pays il faut se battre aussi bien contre les terroristes que contre les ambitions personnelles de chacun.
L’art britannique de ne jamais se prendre au sérieux
À Slough House, mieux vaut ne pas trop s’aimer. River Cartwright aspire à l’héroïsme à la James Bond, Roddy Ho est un génie de l’informatique qui se croit au-dessus de tout, et leurs collègues sautent sur la moindre occasion pour les remettre en place. Dans la série, l’ambition se heurte souvent à la réalité parfois humiliante et à des moqueries venant de toutes parts. Tout cela vient d’une tradition britannique très ancrée : se donner trop d’importance appelle la moquerie. Défendre le pays est une affaire grave ; se prendre pour le sauveur vous expose immédiatement au ridicule.
Cette moquerie, Jackson Lamb la manie à la perfection. C’est un outil social qui permet d’exclure ou d’inclure quelqu’un d’un groupe, d’asseoir son autorité, ou, au contraire, qui de se moquer et se détacher de la hiérarchie. Will Smith, le showrunner de la série et non l’acteur, est très friand de ce mécanisme. Cela n’étonnera pas les fans d’apprendre qu’il est aussi à l’origine de The Thick of It (2005-2012), une série britannique dans laquelle cette comédie de l’amour-propre devient une méthode de gouvernement. Malcolm Tucker, joué par Peter Capaldi, maintient ministres et conseillers sous pression par l’intimidation, les insultes et l’humiliation.
Cet humour par la moquerie poussée à l’extrême rend notre rire un peu suspect. Nous savourons la réplique alors qu’un personnage vient de se faire écraser. Le jeu pince-sans-rire, les banter, les moments gênants, l’autodérision sont bien connues des comédies outre-Manche de Blackadder (1983) à Toast of London (2012-2020). Comme l’explique Stephen Fry en parlant de l’humour britannique : « Le personnage classique de la comédie britannique est souvent un raté bien intentionné ou un éternel insatisfait dont la dignité est constamment mise à l'épreuve par la vie. »

L’héritage de le Carré face au spectacle hollywoodien
Comme je l’ai expliqué plus tôt, je trouve que James Bond s’inscrit principalement dans une tradition hollywoodienne et étasunienne. Slow Horses est l’héritière de John Le Carré et de Len Deighton : déclassement, méfiance envers la hiérarchie, une réalité qui nous rattrape. Dans cet univers de Le Carré, c’est la politique du coup bas. On se méfie tout autant de l’ennemi que de hauts fonctionnaires obsédés par leur carrière. La série résume tout cela en une règle appelée « London Rules » dont le principe est tout simplement « cover your arse » (protège tes arrières).
Will Smith (toujours le scénariste) confirme ce rapprochement avec l’univers de Le Carré en expliquant que la série est un mélange entre La Taupe — film de 2011 adapté du roman de John Le Carré — et The Thick of it. C’est un espionnage plus feutré, de bruit de couloirs, plutôt qu’un espionnage glamour, rempli d’action et de séduction.
La meilleure série d’espionnage du moment
Slow Horses se regarde comme on lit un bon roman. On n’a pas simplement envie de connaître le fin mot de l’histoire, on veut surtout rester avec les personnages qui la traversent. En six épisodes, ses premières saisons prennent le temps d’installer les intrigues, de présenter les protagonistes, de mettre en place les pièges, de faire monter la pression puis de dénouer l’affaire. L’écriture sait où elle nous emmène et fait honneur aux romans qu’elle adapte.
Le casting et les personnages font le reste. Gary Oldman, magistral, arrive à montrer l’étendue de ses talents en interprétant Jackson Lamb, mais Jack Lowden mérite tout autant qu’on s’attarde sur lui. Alors qu’il est pressenti pour prendre le rôle de James Bond dans les prochains films, son River Cartwright possède l’allure du jeune premier, et l’impatience de celui qui a tout à prouver. Il se complique la tâche en voulant absolument briller, et Lowden arrive à être aussi agaçant que touchant. Son personnage, volontairement superficiel lors des premières saisons, gagne en profondeur et en humanité.
J’aime Slow Horses pour la même raison que j’aime les films, séries et romans britanniques. On rit de ses personnages tout en nous attachant à eux. On rit de leurs échecs car ils pourraient être les nôtres.











