
De Milla Jovovich à Zach Cregger, 24 ans de Resident Evil au cinéma
Ah, Resident Evil ! Resident Evil et ses zombies claudicants au râle guttural, ses dobermans dopés à la chair humaine variolée, ses gros monstres tentaculaires qui n’ont pas les yeux en face des trous ni les dents correctement alignées sur la mâchoire, ses sociétés pharmaceutiques toutes puissantes qui se rient des nations en engrangeant des pétro-dollars et ses super flics pros du kung-fu armés de tromblons en tous genres… Depuis 1996, cette saga qui a vu le jour sur PlayStation s’est hissée au panthéon des licences florissantes du jeu vidéo.
Née de l’esprit d’un Shinji Mikami très fan de George Romero et du jeu Alone in the Dark (1992), la série, qu’on appelle BioHazard au Japon, a produit à date plus d’une douzaine de titres pour sa série principale et pas moins d’une trentaine de jeux au total si l’on compte les remakes, spin-offs, rail shooters, jeux multijoueurs et portages. Rien que sur la planète jeu vidéo, Resident Evil, c’est plus de 213 millions d’exemplaires vendus dans le monde, tous supports confondus.
Il n’en fallait pas moins pour que Hollywood ne s’empare du projet, surtout que les films de zombies, au cinéma, c’est un genre à lui tout seul. En moins de vingt ans, Resident Evil est devenue la saga de jeux vidéo adaptés la plus prolifique du cinéma avec pas moins de douze films et deux séries… Sans compter le court métrage en images de synthèse Biohazard 4D-Executer (2000) de Kôichi Ôhata, conçu exclusivement pour les parcs à thèmes japonais pour accompagner des séances de cinéma dynamique. Resident Evil, au cinéma, c’est souvent vu par le prisme des productions de Paul W.S. Anderson avec Milla Jovovich, et chez soi via des animés en CGI plus ou moins inspirés. À l’aube de la sortie de la nouvelle adaptation de Zach Cregger, on a eu envie de nous replonger dans les méandres de la saga.
Le premier Resident Evil au cinéma
Tout commence au début des années 2000 avec le bien nommé Resident Evil (2002). On va tout de suite planter un contexte. À cette époque, les jeux vidéo Resident Evil se caractérisent par une intrigue très cliché et très pulp qui puise ses intrigues dans le cinéma de série B des années 70-80.
On y suit des forces spéciales aux prises avec des aberrations biologiques ayant donné vie (ou non-vie) à des zombies. L’angle est délibérément horrifique, centré sur une ambiance oppressante et un minimalisme de moyens, les mécaniques reposant plus sur le côté survie lié au manque de ressources et l'isolement que sur l’action. Le tout porté dans une ambiance désuète de manoir perdu au fond des bois à la tapisserie en pilou pilou qui se décolle sous les infiltrations et l’humidité. Il fait nuit. C’est un huis-clos. On n’y voit rien. Et les planchers craquent. La musique, atmosphérique et discrète, renforce un sentiment de malaise. On doit fuir, esquiver, survivre.
Le choix de Paul W.S. Anderson, c’est logiquement de transporter les monstres de cet univers dans un labo futuriste aseptisé et éclairé de tous les côtés, géré par une IA. De suivre des commandos de marines sur-entraînés et sur-armés sur fond de musique techno... À se demander si le bonhomme avait déjà lancé une partie ou peut-être mélangé Resident Evil avec le jeu de tir The House of the Dead… Pour magnifier son œuvre, il met sa muse au cœur de l’action et valide un scénario étrange qui mêle amnésie bien pratique et complot militaire, et ne garde, au final, que le nom de l’entreprise pharmaceutique derrière les virus qui transforment en morts-vivants, Umbrella. Et une partie du bestiaire. Son héroïne est créée pour l’occasion, et aucun personnage de la série ne vient traîner le bout de ses polygones dans le film.
Non. On a préféré insérer au chausse-pied Michelle Rodriguez dans le rôle d’une dure à cuire latina armée d’une pétoire notoire, histoire de citer le personnage de Vasquez d’Aliens, le retour (1986). Un rôle que l'actrice rejouera ad nauseam avec plus ou moins de direction durant toute sa carrière, de Fast & Furious (2001) à Avatar (2009). Ce Resident Evil aurait pu s’appeler Terreur Virus, Les Zombies font du ski ou Alice au pays des marioles, c’était la même chose. En dépit d’un accueil très froid de la profession, le film est un carton. Enfin, un « Resident Evil » au ciné ! conclut le teenager moyen en relançant le jeu sur sa console. Effectivement, les joueurs ont massivement déferlé au cinéma, traînant les aficionados du slasher avec eux dans les salles obscures. Peu importe le flacon tant qu’on a l’ivresse.
La saga avec Milla Jovovich
Arrive le plus gros morceau de notre article. Car après un tel succès, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On aurait pu penser que ce revirement par rapport au matériau source aurait pété les ligaments croisés des producteurs, au vu des figures imposées pour ne pas ressembler à Resident Evil, mais il n’en fut rien. Aucun Yakuza dépêché par le studio japonais n’a été signalé autour de Metropolitan Filmexport. Tant que la planche à billet tournait, pourquoi donc s’inquiéter ?
Auréolés du succès du premier volet, les studios remettent donc le couvert. Pas une. Pas deux. Mais cinq fois. Cinq films avec Milla Jovovich dans le rôle d’Alice, presque exclusivement sous la houlette de Paul W.S. Anderson, qui quand il n’est pas réalisateur, trop occupé sur son Alien Vs Predator (2004) ou ses Trois Mousquetaires (2011) et autres joyeusetés, garde sa casquette de producteur ou de producteur exécutif.
À peine deux ans après le premier film, sa suite est confiée à Alexander Witt. Dans Resident Evil : Apocalypse (2004), Milla Jovovich revient cabotiner avec un premier degré risible et invite les spectateurs dans une adaptation plus directe inspirée de Resident Evil 3. On y croise pour la première fois des personnages du jeu comme Jill Valentine ou Carlos Oliveira. Nos héros cheminent dans les ruines de Raccoon City, fuyant la menace d’un tir nucléaire censé cacher la catastrophe de la fuite du virus dans toute la ville et empêcher sa propagation, tout en jouant à cache-cache avec un titan monstrueux expérimental, le bien nommé Nemesis.
Quelque temps plus tard, on retrouve Alice dans un monde post-apo désertique à la Mad Max. Ça s’appelle Resident Evil : Extinction (2007), et outre sa dimension futuriste et dystopique assumée qui s’éloigne définitivement de la trame des jeux, on y parle maintenant ouvertement de clones, de laboratoires cachés dans les ruines de Las Vegas, et on réintroduit comme on peut les personnages des jeux. Au compte-gouttes, et sur la base du fan service, aucun héros ou héroïne ne sachant vraiment ce qu’il est bien venu faire dans tout ce bouzin.
On va ensuite passer la seconde, car la saga part définitivement en vrille passé ce point. Paul W.S. Anderson récupère les pleins pouvoirs et enchaîne les films, sans plus aucun garde-fou. Ou garde-boue. C’est vous qui voyez. Trois films en dix ans. Resident Evil : Afterlife (2010), Resident Evil : Retribution (2012) et Resident Evil : Chapitre Final (2017).
De quoi ça parle ? Des super-pouvoirs d’Alice, de villes souterraines post-modernes, de gros monstres encore plus gros, de laboratoires de simulations à armes biologiques, de clones de personnages disparus, de menace planétaire, de méchants scientifiques qui rigolent de manière sarcastique, et d’une demi-bourriche de héros du jeu incarnés en sur-jeu par des acteurs qui ne comprennent plus rien aux enjeux.
Entrent ici, Claire, Leon, Chris, Wesker et consorts. Qui meurent, puis qui revivent. Qui sont joués par de nouveaux acteurs. Et des anciens. À un moment donné, même avec la meilleure des volontés, on a arrêté de suivre. Notez que le dernier volet, en plus d’être un exemple parfait d’indigence d'écriture, est aussi un supplice manifeste pour les yeux, avec ses plans saccadés, son montage épileptique et son absence d’éclairage ; que pour les oreilles avec sa techno d’un autre temps tout droit issue des pires rêves fiévreux des plus mauvaises soirées Macumba de la fin des années 90. Pendant ce temps-là, les jeux, eux, faisaient leur mue, délaissant leur étiquette de survival-horror pour toujours plus d’action.
Les films d'animation
En parallèle, Capcom, le studio japonais détenteur de la licence Resident Evil, a proposé au public une série de quatre longs métrages animés en CGI, techniquement proches des cinématiques des jeux. Contrairement aux films de Paul W.S. Anderson, les héros des jeux y jouent un rôle central. Les intrigues, originales, suivent les codes portés par la saga jusqu’à sa réinvention avec Resident Evil VII (2017).
Comprenez par là que l’heure est aux techno-thrillers bodybuildés, aux sociétés écrans toutes-puissantes et aux armes biologiques en tous genres. On y retrouve des sortes d’extensions des jeux, comme avec Resident Evil : Degeneration (2009) qui prolonge en quelque sorte l’expérience de Resident Evil 4. Ah oui, d’ailleurs, si vous avez du mal à vous repérer pour savoir si on parle des jeux ou des films, partez du principe que ce qui est numéroté, c’est du jeu vidéo, et ce qui a un sous-titre, c’est de l’adaptation.
Les films d’animation vont ainsi plus ou moins servir de ponts entre les jeux. Ils contextualisent plus ou moins ce que vivent les joueurs sur leurs consoles. Resident Evil : Damnation (2012) par exemple se pose entre Resident Evil 5 et 6, et invite ses héros dans un pays d’Europe de l’Est fantasmé. Techniquement plus abouti que son prédécesseur, il reste assez sommaire dans son développement. Dans Resident Evil : Vendetta (2017), on suit Chris, Leon et Rebecca aux prises avec un trafiquant d’armes prêt à libérer un virus à New York. Enfin, Resident Evil : Death Island (2023) est le premier film à réunir Leon, Chris, Jill et Claire, les personnages les plus iconiques issus des deux premiers jeux de la saga. Il est, de loin, le film d’animation de la série le plus réussi à date sur le plan esthétique et reprend les designs officiels des personnages établis avec les remakes récents.
Les séries télé
Étrangement, il n’existe que deux séries Resident Evil, alors que le format feuilletonnant se prêterait naturellement aux intrigues à rebondissements de la saga. La première série à avoir vu le jour, Resident Evil : Infinite Darkness (2021), est une mini-série en 4 épisodes. On y retrouve Leon et Claire dans un conflit international qui les mènera jusqu’au pays fictif du Penamstan en Asie du Sud.
La seconde, elle, se distingue par le choix de proposer une série en prises de vues réelles. Avec des acteurs et des actrices donc. Elle se démarque aussi par sa volonté de s’éloigner des jalons de la franchise. Dans la série Resident Evil (2022) développée par Andrew Dabb et avec Lance Reddick dans l’un des derniers rôles, on suit sur deux temporalités les aventures de Jade et Billie, adolescents en 2022 à Raccoon City, et celles de Jade, devenue adulte en 2036 dans un monde ravagé par un virus. La série, jugée trop éloignée de son identité, est annulée au bout d’une saison. Notez que ces deux séries sont des exclusivités Netflix.
Le premier reboot au cinéma
Mais si Paul W.S. Anderson fait n’importe quoi et si les films d’animation et les séries semblent anecdotiques, on fait quoi ? Eh bien on repart à zéro ! Fidèle à son goût pour le reboot, Hollywood décide de relancer la machine au début des années 2020. Dans Resident Evil : Bienvenue à Raccoon City (2021), on va faire le contraire de tout ce qui a déjà été tenté. On va coller aux jeux. De près. Les personnages principaux sont ceux des jeux, l’intrigue est celle des jeux, les noms sont ceux des jeux. Ou presque : « Dans les années 1990, Raccoon City, désertée par Umbrella, devient le théâtre d'un cauchemar biologique ».
Ok, donc non, ce n’est pas le scénario des jeux à proprement parler, mais un miroir de ce qui se passe dans les jeux. Mais pendant les jeux. Avec les mêmes personnages qui... Qui heu… Ben qui, du coup, ne font pas ce qu’ils font dans les jeux… Avec son voile rougeâtre et sa caméra tremblante, Johannes Roberts réussit l’exploit de sabrer et son film et l’esprit de la saga. Leon S. Kennedy, le grand héros increvable des jeux, devient un poltron risible et le ressort comique du film. L’esthétique est moche, le scénario s’empêtre tout seul dans une mélasse inutile, et cette fois, le public n’est pas au rendez-vous : 42 millions de dollars de recettes pour un budget de 25 à 40 millions. Kaya Scodelario, qui reprend là le rôle de Claire, échappe mieux aux crocodiles auprès d’Alexandre Aja qu’elle n’échappe à un mauvais choix de carrière.
Le nouveau film de Zach Cregger
Voilà où nous en sommes cinq ans plus tard. Sur PC et consoles, Resident Evil est revenu sur le devant de la scène. Depuis le renouveau de Resident Evil VII, l’éditeur remporte chacun de ses paris et mène sa saga comme un métronome, alternant remake de qualité et nouvel épisode à succès avec une sortie à peu près tous les deux ans. Les joueurs sont au rendez-vous et la série a retrouvé ses lettres de noblesse. Et rien n’était pourtant gagné après les nombreux errements de la franchise, incarnés en particulier par l’abominable Resident Evil 6 (2012).
Sur grand écran, Zach Cregger peut s’inspirer de cet exemple, et lui aussi remettre à flot une saga qui au fond n’a jamais vraiment brillé, si ce n’est à travers le plaisir coupable et le culte déviant que certains cinéphiles, pourtant usuellement de bon goût, vouent à la saga de Paul W.S. Anderson. Un Zach Cregger à qui l’on doit le très réussi et surprenant Barbare (2022) et le succès horrifique Évanouis (2025). Un cinéaste adepte du gore efficace, mais qui sait surprendre son public en jouant des codes établis.
Un maître du contre-pied qui a décidé de s’inspirer de l’esprit de Resident Evil, mais de raconter une histoire entièrement originale. Un film au casting resserré, mené par le tout jeune et prometteur Austin Abrams qui signe une année 2026 décidément bien chargée, puisqu’il sera aussi à l’affiche de Englouti (2026) cet automne. Un pari gagnant ? Enfin un bon Resident Evil sur grand écran ? La réponse, à partir du 16 septembre au cinéma.














































