Et le César du doute est attribué à… Jim Carrey ! Entre l’introduction ssssssplendide de Benjamin Lavernhe hommage à The Mask, la première rencontre entre Emmanuel Curtil et la star qu’il double depuis 1994 et le discours en français du comédien américano-canadien, le passage de l’acteur aux César 2026 a été l’un des événements majeurs de cette cérémonie. Pourtant, l’histoire retiendra plutôt ce qui a suivi.
Les réseaux s’emballent
Quelques minutes après l’événement, les réseaux sociaux s’emballent. Parce que Jim Carrey ne ressemble plus à Jim Carrey. En tout cas moins qu’avant. Et un doute grandissant s’installe chez celles et ceux qui relaient et alimentent la théorie. On scrute le visage de l’acteur, ses yeux, ses dents, ses cheveux, la main avec laquelle il signe quelques autographes en quittant L’Olympia… On s’étonne du calme et de la douceur presque zen de celui qui est, normalement, élastique et intenable. L’explication est alors claire : Jim Carrey a été remplacé. Et si certain.es penchent pour une raisonnable doublure, d’autres crient carrément au clone (!). Les timelines sont envahies de vidéos de pseudo-analyses (c’était le cas lors de toutes mes connexions sur les réseaux), le palmarès est éclipsé (alors qu’il est pour la première fois paritaire !) et l’affaire Jim Carrey devient majeure.
Le post qui sème (vraiment) le doute
Tout était, jusque-là, circonscrit à des comptes anonymes défendant la théorie de l’imposture, ou de médias relayant le phénomène. Et tout aurait pu/dû rester dans le petit monde des épiphénomènes propres aux réseaux sociaux. Et puis le 2 mars, Alexis Stone relance les spéculations autour de l’idée de doublure. L’influenceur drag britannique s’est fait connaître grâce à ses performances artistiques et médiatiques autour du maquillage, où il disparaît volontairement derrière des créatures de latex, qu’elles soient anonymes ou à l'effigie des plus grandes stars, pour interroger notre rapport à l’image. C’est ainsi qu’il a pris les traits de Meryl Streep, Anna Wintour, Glenn Close, Jack Nicholson, Jennifer Coolidge, Madonna, Lana Del Rey, Jessica Lange, Kate Moss, Mrs Doubtfire ou La Joconde, provoquant à chaque fois un sentiment étrange chez ceux qui le croisent, le photographient, le filment ou voient ses clichés. Une sorte de uncanny valley qui nous fait dire que ce qu’on voit semble vrai, ne l’est sans doute pas… mais pourrait l’être. Son post concernant Jim Carrey tient en sept mots (« Alexis Stone as Jim Carrey in Paris ») et trois photos, dont une, très IA, de ses accessoires (masque, perruque, dentier) dans ce qui ressemble à une chambre d’hôtel avec vue sur la Tour Eiffel. Il n’en fallait pas plus pour relancer l’emballement. Après tout, quel intérêt Alexis Stone aurait-il à mentir à ses 1,4 millions d’abonnés ? Ou s’agissait-il d’un commentaire ironique, soit pour mettre en lumière l'interchangeabilité des stars, soit pour dénoncer, justement, la rumeur ?
La réponse de l’entourage et des César
Le doute devient tel, même chez certaines personnes de l’industrie, que l’entourage doit monter au créneau pour démentir cette fake news d’ampleur mondiale. L’agent du comédien, Marleah Leslie, confirme ainsi de manière lapidaire à TMZ : « Jim Carrey a bien assisté à la cérémonie des César, où il a reçu son César d'honneur ». Du côté de l’Académie des César, le Délégué Général de la cérémonie Grégory Caulier doit même se fendre d’un communiqué à Variety, preuve de l’envergure des questionnements. « Pour moi, c’est insignifiant. Je me souviens simplement de sa générosité, de sa gentillesse, de sa bienveillance et de son élégance. (...) La venue de Jim Carrey était prévue depuis cet été. Dès le départ, il a été extrêmement touché par l’invitation de l’Académie. Huit mois d’échanges constructifs et continus. Il a travaillé son discours en français pendant des mois, me posant des questions sur la prononciation exacte de certains mots Il est venu avec son compagnon, sa fille, son petit-fils et douze proches. Son attaché de presse de longue date l’accompagnait. Son vieil ami Michel Gondry, avec qui il a tourné un film et deux séries, était présent, et ils étaient ravis de se revoir. » De quoi mettre un point final aux spéculations ? On l’espère… sauf si Alexis Stone relance la théorie avec une réponse.
Pourquoi un tel emballement ?
L’idée que certaines stars feraient appel à des doublures n’est pas nouvelle. C’est au moins vrai sur les plateaux de tournage, quand il s’agit de régler la lumière ou de tourner des séquences de cascades, de dos ou de loin. Et plus largement, cela trouve un écho majeur dans la pop culture complotiste, qu’il s’agisse de Paul McCartney, Avril Lavigne, Tupac, Michael Jackson ou même Elvis (qui, rappelons-le, vit sur une île déserte avec plein d’autres talents disparus… euh… je plaisante, hein ?). Concernant Jim Carrey, trois éléments ont clairement pu nourrir cet emballement. Déjà, Jim Carrey n’est plus tout jeune. Il a 64 ans, il a pu avoir recours à quelques procédés esthétiques, c’est son choix. Ensuite, par le passé, il avait confié dans le talk show de David Letterman faire parfois appel à une doublure pour éviter les « starlkerazzi». De mon point de vue, il s’agissait surtout d’un sketch (très drôle d’ailleurs quand il dévoile son « clone » Dolph), mais la séquence est aujourd’hui utilisée hors de tout contexte pour nourrir la théorie. Enfin, Jim Carrey s’est beaucoup éloigné d’Hollywood ces dernières années, dont il a régulièrement pointé l'artificialité. Dans ce cadre, il n’a jamais caché sa vision d’un « Jim Carrey » en tant que construction, que personnage, derrière lequel il est capable de disparaître comme il l’a fait dans Man on the Moon (1997). Un rôle dont il a eu assez, prenant ses distances avec les plateaux et sortant uniquement de sa retraite pour se cacher (encore) derrière les moustaches de Robotnik dans la saga Sonic (2020-). Et c’est sans doute pour cela que beaucoup ont vu à L’Olympia une doublure, comme un refus total de participer au jeu du cinéma, même dans le cadre d’une cérémonie et d’un prix honorifique.
L'histoire, où fiction et réalité se mêlent au détour de fake news, est à la fois fascinante et triste dans ce qu'elle raconte de notre rapport à la vérité. Mais retenons le positif : cet emballement aura au moins eu le mérite de me permettre de vous conseiller les documentaires Jim & Andy (2017) et Jim Carrey l’Amérique démasquée (2021), qui permettent de mieux comprendre cette star peu conventionnelle et insaisissable. Qui n’a jamais cessé, finalement, d’interroger les masques que nous portons, que ce soit en Stanley Ipkiss, Truman Burbank ou Andy Kaufman.





















































































































