
Les monstres de L'Odyssée de Nolan : qui sont Charybde et Scylla ?
L'Odyssée, le film événement de Christopher Nolan, a pris des proportions épiques par bien des manières : un tournage complet en IMAX, une distribution cinq étoiles, des effets visuels et pratiques à couper le souffle, une bande originale signée Ludwig Göransson qui ne sort plus de ma tête, et surtout, des ré-interprétations de monstres, déesses et sorcières, à l’image de Circé qu’on pourrait disséquer pendant des heures.
Après avoir quitté l'île de Circé, et fait un arrêt aux Enfers afin d’y retrouver Tirésias, un prophète aveugle supposé leur indiquer le chemin pour rentrer à la maison, Ulysse (Matt Damon) et ses compagnons mettent le cap vers les sirènes. Après avoir échappé de justesse à leur chant envoûtant -pour la plupart- c’est Charybde et Scylla qui menacent de tous les tuer.
Pour Justwatch, je reviens aujourd’hui sur les deux monstres qui ont coûté la vie à de très nombreux membres de la flotte d’Ulysse.
Charybde, le tourbillon infernal
Dans L'Odyssée d'Homère, Charybde est décrit comme un monstre marin, un tourbillon immense et d’une puissance vertigineuse, qui aspire et engloutit tous les navires qui passent sur son chemin. Mais en réalité, la véritable Charybde serait prisonnière au fond de l'océan, et elle aspirerait et recracherait de l’eau trois fois par jour, provoquant ainsi ce syphon immense qui est devenu la personnification même du personnage.
Les origines de Charybde ne sont pas complètement définies, et nous la retrouvons même à deux autres reprises dans la mythologie, y compris lors de la quête de Jason et de ses Argonautes.
Charybde est tantôt décrite comme étant la fille de Poséidon et de Gaïa, la personnification de la Terre. Parfois dépeinte comme vorace, elle aurait été punie par Zeus qui l’aurait envoyée au fond de l'océan en la frappant avec un éclair, après qu’elle ait volé une partie du troupeau qu'Héraclès avait capturé sur l'île du géant à trois têtes, Geryon. Cet épisode marque le dixième (et l’un des plus difficiles) de ses douze travaux. Il n’en fallait pas plus pour que papa Zeus laisse libre court à sa fureur et cherche à venger son fils.
L’autre version accuse à nouveau Charybde d’avoir aidé Poséidon à inonder plusieurs îles après une dispute avec Zeus, provoquant, là encore, la fureur de ce dernier. Quelle que soit la version des faits, Charybde réside à présent à l'entrée d’un détroit, où habite un autre mal tout aussi dangereux et terrifiant pour n’importe quel voyageur qui chercherait à le traverser…
Dans le récit d'Homère, comme dans le film de Nolan, Ulysse avait été prévenu par Circé des deux monstres qui les attendraient en empruntant ce passage. Elle l’avait également averti que leur seule chance de s'en sortir, serait d'éviter de forcer un passage chez Charybde, et de tenter Scylla, même si cela signifiait de sacrifier certains de ses compagnons au passage. Mais ça, bien sûr, Ulysse ne leur dit pas.
Dans cette séquence extraordinaire où je ne pouvais m'empêcher de retenir mon souffle, Euryloque, le compagnon de route le plus proche d’Ulysse -mais qui est très loin d'être naïf ou même de faire encore confiance à son commandant- insiste pour tenter le passage de Charybde. Ulysse refuse catégoriquement, et le navire s’enfonce dans le détroit.

De Charybde… en Scylla : l’ultime décision d’Ulysse
Dans L'Odyssée, Ulysse est constamment mis face à des choix qui pourraient lui coûter la vie, ou celle de ses hommes. Et plus le voyage de retour à Ithaque s'éternise, plus des erreurs sont commises. Surtout de la part d’Ulysse, qui a peu à peu perdu la confiance de ses compagnons. Il a beau être le héros de l'histoire, il est loin d’être sans défaut. C’est ce qui fait toute la complexité du personnage, et qui fait de L'Odyssée un récit intemporel.
Le jour où Ulysse ordonne de passer par le détroit plutôt que par Charybde, le moral des troupes est au plus bas. Les vivres se font rares. Et l’arrogance -ou le hubris- d’Ulysse a déjà coûté la vie à la très grande majorité de sa flotte. Je ne jette pas uniquement la pierre à Ulysse bien sûr, mais dans L'Odyssée, on voit très clairement à quel point le héros de Troie peut faire preuve d'entêtement et d’insolence, s’attirant constamment la colère des dieux, comme on peut le voir dans la séquence du cyclope.
Ulysse part toujours du principe que la loi de Zeus, la Xenia, oblige n’importe quel hôte de l'île sur laquelle ils s'arrêtent, à les recevoir et à les nourrir. Or Euryloque ne manque pas de lui rappeler qu’ils sont si loin de chez eux que ces hôtes n’ont peut être ni entendu parler de cette loi, ni de Zeus… Mais revenons à nos monstres. Tout en haut des rochers qui forment le détroit, se cache la terrible Scylla, décrite par Homère comme une créature immense à six têtes s’apparentant à de long serpents de mer, et qui se terminent par trois rangées de crocs acérés.
Plus tard, les têtes de Scylla seront souvent représentées non plus comme une simple rangée de dents ressemblant une sorte de muraine mythologique, mais plutôt à des têtes de chiens, une interprétation qui proviendrait de l'étymologie de son nom, qui pourrait correspondre au mot skylax signifiant « jeune chien ». C’est un terme qui pourrait également provenir du verbe « skyllō » qui signifie « déchirer, mettre en pièce ».
Dans son film, Christopher Nolan est resté proche de la description littérale d'Homère. Scylla, ici composée de six têtes de serpent des mers géantes, et aux dents acérées, s'attaque immédiatement au navire d’Ulysse, en emportant six de ses compagnons. Les survivants sont traumatisés, mais ils sont surtout en colère contre Ulysse, qui connaissait le prix à payer depuis leur départ de chez Circé.
Les origines de Scylla sont également très floues. Ou plutôt nombreuses. Ovide par exemple, clame que Cratéis -un personnage dont on ne sait pas grand chose non plus- serait la mère de Scylla, et d’autres mythes font de Phorcys, une divinité de la mer, son père. Elle est également parfois décrite comme une nymphe ayant été transformée en monstre marin, notamment par Circé, qui était jalouse de son amour avec Glaucus, une divinité de la mer qui s'était épris d'elle.

Le basculement du héros
Cet épisode est donc un tournant décisif pour Ulysse, aussi bien dans son voyage physique que moral. Si avant Charybde et Scylla, les pertes étaient déjà nombreuses, dans son film, Nolan met en évidence les fautes commises par Ulysse et par ses hommes. Fautes qui engendrent la fureur des monstres qu’ils rencontrent. Ainsi Polyphème le cyclope aurait peut-être dû bénéficier d’un peu plus de pitié de la part d’Ulysse, comme lui a fait remarquer Euryloque (Himesh Pattel). Car la dernière flèche qu’il tire sur le géant, qui était déjà blessé, entraîne sa colère et la mort de plusieurs de ses compagnons.
Leur arrivée sur l'île des Lestrygons est chaotique, mais elle est aussi le résultat de leur présomption que la loi de Zeus s’applique même dans les confins du monde. Ils sont bien sûr perçus immédiatement comme une menace. Le massacre qui s'ensuit provoque un tel traumatisme chez les quelques survivants, qu’Ulysse fait face à une mutinerie.
Mais c’est véritablement sa décision de passer par Scylla à la place de Charybde qui semble être une étape de plus vers la perdition et l'oubli de qui était réellement Ulysse, avant de quitter Ithaque. Circé l’avait prévenu, il sera le seul survivant : et six compagnons morts valent mieux qu’un navire entier s’ils passaient pas le tourbillon déchaîné.
Mais Ulysse est leur capitaine, et il a pris cette décision pour eux. Cette épreuve sert encore plus ce récit grandiose que nous livre Nolan, en nous disant que tout aussi haut placés soient les héros de nos livres d'Histoire, face à sa vision, il ne sont que des hommes, qui cherchent à rentrer chez eux. Quoi qu’il en coûte.


















