
Les monstres de L'Odyssée de Nolan : qui est Circé, au centre de la scène la plus perturbante du film ?
La science-fiction dans Interstellar, le biopic dans Oppenheimer, le film de guerre dans Dunkerque, le film de super-héros dans la trilogie The Dark Knight, l’espionnage high-concept dans Tenet et Inception, le film d’époque dans Le Prestige, le polar dans Insomnia et Memento… Depuis ses débuts, Christopher Nolan a déjà touché à de nombreux genres majeurs. Mais pas encore à l’horreur, un genre « cinématique et viscéral » qu’il rêve de revisiter comme son modèle Stanley Kubrick l’a fait avec Shining (1980). S’il trouve la bonne histoire, le cinéaste devrait là encore y faire des merveilles, à l’image de la séquence dérangeante confrontant Ulysse à Circé dans sa version de L’Odyssée (2026).

Circé chez Homère
Dans L’Odyssée, Circé apparaît au Chant X. Magicienne et déesse, ce personnage ambivalent réside dans son palais sur l’île d'Aæa, entourée d’animaux majestueux. Ces tigres, lions, ours et autres loups ne sont autres que des victimes de ses maléfices, humains transformés en bêtes sauvages et en esclaves grâce à ses sorts et potions. Quand les hommes d’Ulysse arrivent sur l’île, Circé leur offre l’hospitalité (la loi de Zeus ou Xenia) mais utilise philtre et baguette pour les métamorphoser en porcs.
Prévenu par son compagnon Euryloque, Ulysse, aidé par le dieu Hermès, confronte Circé, échappe à son maléfice et prend le dessus sur elle. En échange d’une nuit avec le héros, elle devient alors une alliée, ramène ses hommes à leur forme initiale et les héberge durant une année, tout en prodiguant à Ulysse de précieux conseils pour rejoindre les enfers afin d'y trouver le devin Tirésias et obtenir des informations précieuses sur la suite de son voyage…

Circé à l’écran
La première grand incarnation de Circé à l’écran, c’est en 1954 dans Ulysse : face à Kirk Douglas, Silvana Mangano incarne à la fois Circé et Pénélope, d’un côté la pureté et le but du héros, de l’autre la sensualité et la tentation de l’oubli. Femme fatale intégrée à un péplum, elle marque durablement les esprits. On retrouve le personnage en 1981, dans le seizième épisode de la série animée Ulysse 31 (1981-1982) qui transpose L’Odyssée dans l’espace : maîtresse de la planète Aya qu’elle domine depuis sa Tour du Savoir, elle vise à acquérir toutes les connaissances de l’univers pour devenir l’égale des dieux.
En 1997, devant la caméra de Andrey Konchalovsky, c’est Armand Assante qui reprend l’armure d’Ulysse dans le téléfilm en deux parties L’Odyssée : Bernadette Peters, grand nom de Broadway, y incarne une Circé pétillante et envoûtante portée par une grande théâtralité un brin kitsch. Enfin, dans la série animée Hercule (1998), dérivée du film Disney, Circé s’invite dans un épisode face au surhomme qu’elle transforme en animal, ainsi que d’autres prétendants, dès qu’elle s’ennuie : le personnage est doublé par l’iconique Idina Menzel (La Reine des Neiges) et chante notamment le célèbre morceau One Good Man. Et puis il y aura désormais la Circé de référence, celle revisitée par Christopher Nolan.

Circé chez Nolan
Dans L’Odyssée version Christopher Nolan, l’approche est plus réaliste et tangible. Ici, pas de palais de marbre ni de baguette magique, mais une modeste ferme sur une île isolée et austère balayée par les vents, où quelques animaux errent entre les roches et les hautes herbes. La Circé de Nolan, campée par Samantha Morton, est plus proche de la sorcière païenne et rurale que de l’enchanteresse de l’Olympe, et on frémit -littéralement- quand elle nourrit l’équipage d’Ulysse de son ragoût (assez peu ragoûtant, pour le coup), qui ensorcèle quiconque y plonge ses lèvres.
Pris d’un appétit insatiable, les hommes restent plongés dans leurs écuelles, alors que leur geôlière passe derrière chacun pour manipuler et modeler les visages en traits porcins. La séquence est tout sauf magique, elle est bizarre et même réellement terrifiante, notamment quand Circé plonge carrément son bras dans la gorge de l’un des soldats pour le transformer. Le jeu minimaliste, froid et inquiétant de Samantha Morton ajoute à la cruauté de la scène, qui reste -à mes yeux- la plus marquante du long métrage… et la preuve que Christopher Nolan pourrait livrer un film d’horreur (et même un body horror) viscéralement marquant.

C’est qui Samantha Morton ?
Pendant le tournage puis la promotion de L’Odyssée, on a beaucoup parlé de Anne Hathaway (Pénélope), Zendaya (Athena), Charlize Theron (Calypso), Lupita Nyong'o (Hélène / Clytemnestre) ou Mia Goth (Melantho). Après la scène de Circé, il y a fort à parier que beaucoup vont chercher le nom de Samantha Morton ! La comédienne britannique, âgée de 49 ans, a débuté à 13 ans dans des productions télévisées, avant d’exploser avec Under the Skin (1996) de Carine Adler puis surtout Accords et désaccords (1999) de Woody Allen et In America (2003) de Jim Sheridan qui lui valent chacun une nomination à l’Oscar.
Elle joue ensuite chez Steven Spielberg (Minority Report, 2002), Lynne Ramsay (Morvern Callar, 2002), Anton Corbijn (Control, 2007), Shekhar Kapur (Elizabeth : l'âge d'or, 2007), Harmony Korine (Mister Lonely, 2008), Charlie Kaufman (Synecdoche, New York, 2009), David Cronenberg (Cosmopolis, 2012) ou Darren Aronofsky (The Whale, 2022), et trouve aussi sa place dans la pop culture en incarnant Mary Lou Bellebosse dans Les Animaux fantastiques (2016) ou Alpha, leader implacable des Chuchoteurs, dans les saisons 9 et 10 de The Walking Dead. Un talent versatil donc, toujours incarné et souvent intimidant (voire inquiétant), qui trouve en quelques minutes de présence une nouvelle consécration devant la caméra de Christopher Nolan. Avec « sa » Circé, Samantha Morton va marquer les esprits… mais pourrait potentiellement voir ses futurs invités fuir sa table ! C’est dire la puissance de sa proposition.















