
Niu Lai, le nanar chinois devenu l’un des films les plus rentables de tous les temps
Si vous faites partie de la minorité (heureuse) qui passe très peu de temps sur les réseaux sociaux, il y a de fortes chances que vous n’ayez pas entendu parler de Niu Lai (2026), un film d’animation chinois devenu viral, qui compte aujourd’hui parmi les productions les plus rentables de tous les temps. Difficile de dire s’il s’agit de l’histoire d’un échec ou d’un succès : financièrement, c’est clair… mais artistiquement, je n’en suis pas sûre !
13 000 euros de budget, 7 millions de dollars de recettes
Réalisé avec un budget modeste -100 000 yuans, ce qui équivaut à 13 000 euros (d’autres sources indiquent que le budget était de 200 dollars)-, le projet initié par le réalisateur Xin Yumeng et la scénariste Sun Lifang, sa mère, semblait voué à l’échec lors de sa première semaine de sortie. Sans aucune promotion ni campagne marketing, le film, avec son animation très amateur, laide et déplaisante pour beaucoup, reçoit un accueil catastrophique.
Mais le phénomène « tellement mauvais que c'est bon » a complètement renversé la perception du film. Gagnant en popularité sur les réseaux sociaux chinois grâce au bouche-à-oreille, les recettes de Niu Lai ont atteint 45,17 millions de yuans, soit 7 millions de dollars, selon les chiffres indiqués sur la page Wikipedia ; des chiffres qui vont sans doute continuer à augmenter.
Mais pour quelle raison ce film a-t-il fait autant de bruit auprès du public ? Atteste-t-il d’une quête de sincérité qui manque désormais dans les grosses productions audiovisuelles ? Peut-on vraiment apprécier Niu Lai malgré ses défauts narratifs et esthétiques ? Préparez-vous, je réponds à toutes ces questions !
De quoi parle Niu Lai ?
Parlons un peu du récit du film avant de rentrer dans les détails techniques. Niu Lai raconte l’histoire du jeune veau éponyme, qui s’évanouit après avoir eu du mal à tenir debout et se retrouve transporté dans un monde onirique où il fait la rencontre d’une alouette. À l’aide de sa mère et de cette amie, il surmonte plusieurs obstacles avant de rencontrer un léopard orphelin nommé Bao La. Alors que Niu Lai veut rester ami avec le léopard, la décision de son troupeau de migrer l’oblige à quitter Bao La. Mais lorsqu'ils se retrouvent menacés par des attaques de loups, c’est Bao La qui lui vient en aide et le sauve. Désormais à l’âge adulte, Niu Lai et Bao La continuent de combattre les loups et de confronter de nombreux dangers jusqu’à ce que le monde des rêves transforme complètement le sens des aventures que Niu Lai a traversées.
Je ne voudrais pas vous spoiler le reste du film, mais ce qu’il faut savoir concernant le récit, c'est que, même s’il paraît assez cohérent sur le papier, les événements et les dialogues sont très peu intelligibles à l’écran, au point d'en paraître étranges, voire inquiétants. La structure du film ressemble plus à un assemblage de vignettes qu'à un récit cohérent à proprement parler. Mais l’aspect du film qui a provoqué autant de vives réactions chez les spectateurs se trouve ailleurs : du côté de l'animation.
Apologie de l'amateurisme contre l'IA
Lorsqu’on apprend que le duo mère-fils a passé cinq ans à fabriquer Niu Lai et qu’on voit le rendu de l’animation, la déception ne suffit pas à exprimer notre ressenti. En effet, la rigidité des mouvements, les proportions incohérentes et les figures en 3D presque aberrantes -à commencer par Niu Lai lui-même, avec sa peau jaune à la texture de carton-pâte et ses yeux complètement inexpressifs- laissent énormément à désirer.
Pour préparer les visuels du film, Xin et Sun se sont procuré du matériel et des équipements informatiques d'occasion et, au lieu de se servir d’un logiciel d’animation spécialisé, ils ont utilisé SketchUp, un outil destiné à la modélisation architecturale. Vous pensez peut-être au cas de Flow (2024), dont le réalisateur a entièrement conçu le film sur Blender, un logiciel libre de modélisation ? Mais pour Blender, il ne s’agit pas d’un usage incongru, d’autres œuvres s'étant déjà servies de ce logiciel avant lui.
L’identité visuelle désastreuse de Niu Lai a sans doute contribué à la notoriété du film, mais derrière cet engouement paradoxal, on peut déceler une réaction à la démocratisation de l’intelligence artificielle générative dans l’animation, et plus largement dans la création visuelle. Dans un contexte d'abondance d'outils faciles d'accès, qui permettent de générer des images animées sans aucun effort, faire un film comme Niu Lai apparaît certes comme un acte de résistance malgré lui.
Ce n’est donc pas le film en soi ni les intentions des créateurs qui suscitent cet enthousiasme, mais plutôt la manière dont le public perçoit la démarche. La sincérité de l’équipe créative y joue également un rôle clé : leur intention ne semble pas être de prendre position pour ou contre l’état actuel de l'animation, mais tout simplement de réaliser le film qu'ils avaient envie de faire.

Bientôt un phénomène mondial ?
À l’heure actuelle, le film n’est officiellement sorti qu'en Chine, tandis que des copies piratées en basse résolution, sous-titrées par des internautes, circulent déjà en ligne. La curiosité des cinéphiles -autrefois cantonnée aux utilisateurs de Douban, cette plateforme chinoise à mi-chemin entre IMDb et Letterboxd- semble désormais s'être propagée aux quatre coins du monde. Elle touche même les professionnels du cinéma, qui cherchent le moyen de trouver un distributeur local pour acquérir le film sur leur territoire !
Les actualités qui circulent parlent d’une première sortie internationale à Singapour le 1er septembre, mais pour les autres pays, rien n’a encore été annoncé. Dans le cas de la France, on peut s'attendre à une projection de fans ou à une séance spéciale dans le cadre de festivals consacrés au cinéma de genre ; espérer une sortie nationale hexagonale paraît, pour l’instant, très peu probable !
Les films nanar à l’ère des réseaux sociaux
Dans l’histoire du cinéma, un grand nombre de films sont devenus cultes en raison de l’accueil catastrophique qu’ils ont reçu. On pense notamment à Plan 9 From Outer Space (1957) -que vous pouvez regarder gratuitement sur JustWatch TV !-, The Room (2003) ou à la franchise Sharknado, si l’on prend les exemples les plus connus. Même si le mécanisme du bouche-à-oreille reste le même, le changement dans la perception des spectateurs -passage de l’échec au succès- est aujourd’hui beaucoup trop accéléré par les réseaux sociaux. Alors qu’il fallait un certain temps, parfois même des années, pour que le film acquiert son statut culte, ce renversement s’opère désormais du jour au lendemain dans notre culture populaire
Il ne faut pas oublier non plus que la culture numérique est aujourd’hui sous le règne de ce qu’on appelle la « post-ironie », où la sincérité et l’ironie se confondent, et dans laquelle les films n’ont pas plus de valeur que celle des mèmes -et cela aussi dans l’impact qu’ils produisent, en l’occurrence extrêmement court. Même si Niu Lai est perçu comme la nouvelle sensation de la culture pop, il y a de fortes chances qu’on ne se souvienne même pas de son nom dans quelques mois -à moins qu’ils ne décident de faire une suite ou un remake hollywoodien. (Celle-là aussi, c'était de la post-ironie, vous l'aurez sans doute compris !)














