Les films et les séries sud-coréens sont en plein essor depuis plusieurs années, notamment grâce aux succès de Squid Game (2021-2025) et de Parasite (2019) de Bong Joon-ho. Même si le succès commercial de ses films reste plus modeste, le réalisateur Park Chan-wook compte lui aussi parmi les auteurs les plus singuliers du cinéma de la péninsule, et son dernier film Aucun autre choix (2025) en apporte une nouvelle preuve.
Connaissez-vous Park Chan-wook ?
Révélé dans son pays avec JSA (Joint Security Area) (2000), la renommée internationale de Park Chan-wook se confirme au début des années 2000 avec sa « Trilogie de la Vengeance ». Son style se distingue par un formalisme pointu et des personnages moralement ambigus, que Park invite d’abord le spectateur à comprendre, voire à soutenir, avant d’en révéler les zones d’ombre, complexifiant ainsi l’estime et la sympathie qu’on leur accordait.
Sa carrière se poursuit avec des films comme Je suis un cyborg (2006) et Thirst, ceci est mon sang (2009), dans lesquels il expérimente respectivement la comédie fantastique et le film d’horreur. Plus tard, il fait une incursion à Hollywood avec Stoker (2013), porté par Mia Wasikowska, Matthew Goode et Nicole Kidman, même si son parcours international demeure moins fulgurant que celui de son compatriote Bong.
Mademoiselle (2016) marque un véritable retour en grâce, tandis que son film suivant, Decision to Leave (2022), annonce une forme de maturité dans son œuvre. Trois ans plus tard, avec Aucun autre choix (2025), le réalisateur semble retrouver un humour noir qui lui manquait depuis longtemps, sans rien perdre de la subtilité ni de la précision de ses obsessions formelles, tout en y ajoutant un regard critique sur une société hypercapitaliste et aliénante.
Pour accompagner la sortie française du long métrage, en salles depuis le 11 février et qui raconte comment un père de famille licencié et en recherche d’emploi se met à éliminer tous ses concurrents, nous avons classé les meilleurs films du réalisateur afin de mieux comprendre les thématiques et les choix esthétiques qui traversent l’ensemble de sa filmographie.
5. Sympathy For Mister Vengeance (2002)
Premier volet de la « Trilogie de la Vengeance » -qui lui a valu une reconnaissance internationale- Sympathy for Mister Vengeance (2002) peut paraître moins raffiné sur le plan stylistique que certains films ultérieurs du cinéaste. Pourtant, ses thèmes de prédilection, notamment la moralité des individus et le sentiment de culpabilité, y sont traités avec une maîtrise déjà saisissante.
Le film se montre particulièrement rigoureux dans son dispositif : il amène d’abord les spectateurs à donner raison aux actions de son protagoniste, avant de révéler que les faits présentés jusque-là ne constituaient qu’une facette de la réalité. Dès lors, il devient clair qu’aucune position morale idéale ou incontestable ne saurait exister.
Les films de Park reposent en grande partie sur l’effet du dévoilement, il serait donc préférable d’en dire peu sur l’intrigue. Contentons-nous de souligner que le réalisateur ne limite jamais ses démonstrations pessimistes sur la nature humaine au seul récit. Les ellipses qui entravent des moments supposément les plus dramatiques, l’absence de résolution cathartique, la violence frontale : chaque élément participe minutieusement à une finalité morale que revendique le cinéaste. Sympathy for Mister Vengeance constitue ainsi un excellent point d’entrée pour celles et ceux qui n’ont encore jamais découvert l’œuvre du réalisateur sud-coréen.
4. Lady Vengeance (2005)
Lady Vengeance (2005) est le troisième volet de la trilogie -et ouvrons ici une parenthèse pour préciser que l’idée de cette trilogie est venue au cinéaste plus tard, après qu’il eut réalisé les deux premiers films. C’est pour cette raison que Lady Vengeance est conceptuellement très élaboré et répond, de manière consciente, à Sympathy for Mister Vengeance et à Old Boy.
Le film raconte l’histoire d’une femme, Lee Geum-ja, incarcérée pour le meurtre d’un enfant qu’elle n’a pas commis. Après treize ans de prison, elle est libérée pour bonne conduite, alors que, tout au long de sa peine, elle préparait soigneusement sa vengeance contre le véritable coupable. Au premier regard, Lady Vengeance possède tous les éléments susceptibles d’en faire un simple thriller de vengeance.
Pourtant, la morale du film révèle plutôt la futilité de la vengeance et la manière dont on peut se retrouver dépouillé de toute humanité sous son emprise. Cet aspect moralisateur, qui traverse l’ensemble de la trilogie, est fortement présent ici aussi. Mais le fait que Park introduise une dimension collective dans l’exécution de la vengeance implique, d’une certaine façon, la culpabilité potentielle du spectateur lui-même — ce qui rend l’expérience du visionnage encore plus troublante.
On compare souvent Lady Vengeance à Kill Bill (2003) de Quentin Tarantino en raison de leur proximité autour de l’idée d’une « vengeance au féminin ». Toutefois, l’aspect spectaculaire et baroque de la violence chez Park est contrebalancé par une dimension morale presque culpabilisante. Pour les cinéphiles particulièrement attentifs au style, il existe une version alternative du film dans laquelle les couleurs s’estompent progressivement jusqu’au noir et blanc -une métaphore visuelle subtile qui reflète la trajectoire morale du personnage.
3. Decision to Leave (2022)
On fait un grand saut dans la filmographie du réalisateur pour arriver à un film dans lequel l’aspect moral cesse d’être la question centrale. Decision to Leave (2022), qui a valu au cinéaste le Prix de la mise en scène à Cannes, constitue un excellent exemple d’œuvre de maturité. En raison de la popularité de la trilogie de la vengeance, et plus particulièrement d’Old Boy, les spectateurs ont souvent tendance à associer le cinéma de Park aux scènes de violence. Decision to Leave est précisément le film qui vient démentir cette idée reçue. Il s’agit d’un néo-noir romantique qui s’inscrit dans la tradition des grands cinéastes tels qu’Hitchcock.
Au cœur du film, on retrouve le détective Jang Hae-jun, chargé d’enquêter sur la mort d’un homme, dont l’épouse, Song Seo-rae, apparaît comme la principale suspecte. Mais un rapprochement inéluctable s’opère entre Hae-jun et Seo-rae et, à mesure que les révélations s’accumulent — au point de pousser le détective à trahir ses propres convictions — leur relation se révèle tragiquement impossible. Sur le plan narratif, il s’agit peut-être de son film le plus ambigu et le plus insaisissable ; il n’est donc pas forcément conseillé de commencer la découverte de sa filmographie par celui-ci.
Du point de vue de la mise en scène, en revanche, le film est véritablement sans égal, notamment grâce à son habileté à mobiliser les éléments visuels et sonores pour traduire les sentiments de Hae-jun et Seo-rae ainsi que l’évolution de leur relation. Comme dans tous les autres films du réalisateur, la mise en scène se met au service d’un concept, d’une idée ; mais ici, le poids du regard moralisateur se fait moins présent, remplacé par une approche plus subtile, presque mélancolique, centrée sur un amour mélodramatique et troublant.
2. Old Boy (2003)
Considéré comme l’un des films les plus emblématiques de tous les temps, Old Boy (2003) est également très apprécié par des spectateurs qui ne sont pas nécessairement familiers avec l’ensemble de l’œuvre du réalisateur. Classique moderne dont la renommée dépasse celle des autres volets de la trilogie, il demeure néanmoins le plus perturbant et, par moments, est extrêmement difficile à regarder.
Pour résumer l’intrigue sans trop en révéler, le film se concentre sur Oh Dae-su, un homme emprisonné sans savoir ni pourquoi ni par qui, puis soudainement libéré au bout de quinze ans. Sa quête pour se venger de son geôlier révèle un jeu d’une brutalité extrême, au service d’une vérité profondément déstabilisante, et ébranle complètement la perception que l’on s’était construite du personnage.
À l’instar du premier volet de la trilogie, la narration transforme des détails et des scènes en apparence insignifiants en pièces d’un puzzle dont la signification ne se dévoile que plus tard. Le contrôle du réalisateur sur le récit atteint ici son paroxysme ; certains spectateurs peuvent ainsi trouver son déterminisme -à l’exception peut-être de la scène finale- quelque peu étouffant. Si l’aspect choquant du twist final, digne des tragédies grecques, contribue largement à la notoriété de Old Boy, une autre part de celle-ci tient à la présence d’une scène devenue iconique : le plan-séquence dans lequel Dae-su affronte une vingtaine d’hommes dans un couloir.
La virtuosité visuelle et la maîtrise narrative du film ont laissé une empreinte durable dans la culture populaire, au point que Spike Lee en a réalisé un remake en 2013, avec Josh Brolin dans le rôle principal. Le résultat s’avère malheureusement peu convaincant lorsqu’on le compare au chef-d’œuvre de Park.
1. Mademoiselle (2016)
Malgré la glorification très répandue d’Old Boy, les vrais cinéphiles savent que Mademoiselle (2016) constitue le véritable paroxysme de la filmographie de Park Chan-wook. Condensation sensorielle de ses thèmes de prédilection, mais sans le regard fataliste et culpabilisant des œuvres du début des années 2000, Mademoiselle bénéficie d’une liberté expressive largement liée à l’exploration du désir.
Le film est une adaptation libre du roman Du bout des doigts de Sarah Waters, dont le réalisateur transpose l’action en Corée sous l’occupation japonaise. On pourrait en résumer la prémisse -l’amour entre une jeune voleuse et une riche aristocrate japonaise qu’elle sert comme domestique- mais chez Park, rien n’est jamais tout à fait ce qu’il paraît. Tout au long du film, le réalisateur va nous surprendre par les renversements et les révélations qu’il effectue par des composants de la mise en scène. Dans Mademoiselle, on pourrait parler moins de l’effet Rashomon que de la vérité partielle qui se complète lorsqu’on passe d’une perspective subjective à l’autre. La virtuosité technique pour établir toutes ces facettes du récit est vraiment incomparable.
Un autre aspect ingénieux du film est sa tonalité qui mélange à la fois romance, thriller et comédie -un aspect qu’on retrouve aussi dans Aucun autre choix- qui ajoute au plaisir visuel du film un côté divertissant traditionnellement associé aux films du genre. Les performances de Kim Tae-ri et Kim Min-hee respectivement dans les rôles de Sook-hee et Mademoiselle Hideko sont également un vrai régal. Pas tout à fait le même registre que Park, mais si vous avez aimé Phantom Thread (2017) ou La Favorite (2018), ne passez surtout pas à côté de cette pépite !

















































































































