
Fjord : pourquoi la Palme d'or 2026 divise autant ?
Vous vous souvenez des précédents festivals de Cannes où le choix de la Palme d'or faisait l'unanimité auprès des spectateurs ? Moi non plus ! Lorsque le jury de cette 79ème édition a attribué la plus haute distinction à Fjord (2026) de Cristian Mungiu, les réactions ont été mitigées, comme toujours -pour info, je faisais partie des sceptiques !
Les critiques des journalistes et des spectateurs n'ont toutefois pas empêché l'immense attente et le buzz autour du film, en partie dus à la popularité de ses acteurs principaux, Renate Reinsve et Sebastian Stan. La semaine dernière, Fjord est enfin sorti dans les salles françaises, et vu sa trajectoire qui devrait se prolonger jusqu'aux Oscars, il est certain qu'il va faire parler de lui pendant longtemps. Mais pour quelle raison Fjord a-t-il provoqué des débats aussi violents ? Que vous n'ayez pas encore vu le film, ou que vous l'ayez déjà découvert sans comprendre l'ampleur des critiques négatives, cet article va vous aider à décortiquer l'impact culturel, politique, social et, bien évidemment, esthétique de Fjord dans le contexte actuel !
Un récit inspiré des faits réels qui divise le public
Avant d'entrer dans le vif du débat, il faut d'abord savoir de quoi parle exactement le film. Écrit par le cinéaste, le scénario s'inspire de faits réels, connus sous le nom de « l'affaire Bodnariu », qui ont eu lieu en 2015. Cette affaire fait référence aux Bodnariu, une famille évangélique roumano-norvégienne dont les enfants ont été retirés par les services sociaux de Norvège, provoquant un scandale aux yeux des milieux conservateurs et religieux partout en Europe.
Fjord suit globalement le même cadre : Mihai et Lisbet Gheorghiu, joués respectivement par Sebastian Stan et Renate Reinsve, viennent de s'installer en Norvège avec leurs cinq enfants. Très pieux, leur quotidien ainsi que celui de leurs enfants sont régis selon des règles précises et strictes. Mais au-delà de leurs croyances, la famille a l'air d'être « normale »… jusqu'à ce que l'un des enseignants découvre des hématomes sur la peau de leur fille aînée, ce qui amène la direction de l'école à s'inquiéter et à contacter les services sociaux. Ainsi commence un long processus d'enquête, conformément à la bureaucratie administrative et légale, au cours duquel la garde des cinq enfants est retirée au couple Gheorghiu.
Entre maîtrise scénaristique et réalisme social
Les critiques positives saluent chez Mungiu la précision et l'intelligence de la matrice scénaristique qu'il déploie pour maintenir la tension au sein de son récit jusqu'à la séquence finale. Même si le film laisse ses impressions les plus marquantes à travers ses aspects dramatiques, la représentation de la bureaucratie ne manque pas de touches kafkaïennes, plongeant ses personnages dans une absurdité cauchemardesque.
Par ailleurs, même si Fjord a ses propres dynamiques internes, il faut le situer dans un contexte plus large : celui de la filmographie de Mungiu, mais aussi de la Nouvelle Vague roumaine dont il est l'une des figures majeures. Il ne faut pas oublier que le cinéaste a remporté la Palme d'or en 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, un drame bouleversant sur l'avortement clandestin qui témoigne d'une radicalité inouïe dans sa mise en scène. Considéré comme l'un des films-phares de cette Nouvelle Vague, 4 mois, 3 semaines, 2 jours s'est imposé comme un condensé des enjeux sociaux et politiques qui traversaient la société et la culture roumaines durant la période post-Ceaușescu. Depuis, le style de Mungiu a évolué, et à cet égard, Fjord se trouve sans doute, par ses dilemmes moraux, plus proche de Baccalauréat (2016).
Cependant, alors que les festivals européens préfigurent plus que jamais la course aux Oscars, les films semblent désormais s'adapter aux exigences, ou plutôt aux attentes, d'un public plus homogène. Un public pour qui les complexités et les dilemmes s'inscrivent dans des schémas convenus, faciles à décortiquer. En comparaison avec de grands films de la Nouvelle Vague roumaine, la dichotomie entre conservatisme et modernité sur laquelle Fjord repose son récit reste certainement très accessible et facile à identifier -avec une arithmétique du scénario qui l'entrave plus qu'elle ne le sert.
Un regard manipulateur qui se cache derrière une fausse ambiguïté morale ?
Il est particulièrement difficile de parler de manière détaillée du récit sans prendre parti à l'égard du dispositif narratif employé par Mungiu, car la complexité morale du film découle notamment de ce que le cinéaste a choisi de montrer et de ce qu'il a laissé en hors-champ. Tout récit est certes cadré selon une perspective déterminée, mais dans le cas de Fjord, on ressent très fortement que, s'il existe une vérité dans les récits fictifs, nous en sommes sciemment privés par Mungiu.
À cet égard, Fjord fait évidemment penser à un autre lauréat de la Palme, Anatomie d'une chute (2023) de Justine Triet, film de procès qui laisse également aux spectateurs le choix d'établir la vérité selon la version des événements qu'ils veulent croire ou considèrent comme vraie. Là où l'écriture du duo Triet-Harari confrontait le public à un portrait complexe de couple, traversé par des problèmes aussi bien personnels que professionnels, ils étaient parvenus à ne réduire ni Sandra ni Samuel à des catégories schématiques et à explorer -non sans ellipses et ambiguïtés- les subjectivités de ces deux personnages.
Or, chez Mungiu, le fait qu'il ne montre pas pleinement la manière dont Mihai et Lisbet traitent leurs enfants et qu'il laisse planer le doute sur l'étendue de la violence présumée par les autorités atteste d'emblée de sa partialité à l'égard de la manière dont il attend que son film soit perçu. Si les rapports familiaux des Gheorghiu sont laissés en grande partie dans l'ombre, Mungiu ne se prive pas de montrer combien les mesures que la bureaucratie norvégienne prend sont dépourvues de sentiments tels que l'empathie, l'amour et la compassion. Tous les agents publics ont l'air d'être des robots, tandis que Lisbet, qui travaille comme infirmière, est montrée à plusieurs reprises en train de s'occuper du père âgé et malade de sa voisine.
Mungiu déclare lui-même que son film porte sur le fondamentalisme de gauche et qu'il cherche à aller au-delà des clivages idéologiques. C'est une position de plus en plus récurrente chez les artistes : appréhender le « politiquement correct » comme la plus grande menace à laquelle nos sociétés contemporaines puissent être confrontées, prétendant que ce dernier mettrait en péril la liberté d'expression. Or, ils ne réalisent pas à quel point cette posture libérale pourrait contribuer à attiser la panique morale de celles et ceux qui cherchent justement à priver de cette même liberté d'expression qu'ils sont censés vouloir défendre.
















